Vie de Tao

Le Grand chapeau

Par Derek Lin

Au chapitre 22 du Tao Te Ching, quatre lignes traitent de la conduite du sage :

Ne point s’afficher – et ainsi être vu tel que l’on est
Ne point céder à la prétention – et ainsi être remarquable
Ne point se féliciter soi-même – et ainsi gagner du mérite
Ne point céder à la vantardise – et ainsi durer

Au chapitre 24, on retrouve la même idée exprimée en des termes quasi identiques :

Qui s’affiche n’est pas vu tel qu’il est
Qui cède à la prétention n’est pas remarquable
Qui se félicite soi-même n’a aucun mérite
Qui cède à la vantardise ne dure pas

Étant donné la brièveté et la concision caractéristiques du Tao Te Ching, cette répétition est remarquable et intéressante. Elle nous indique que c’est là une leçon d’importance et que l’on devrait y prêter une attention toute particulière.

Bien des gens pourraient penser que c’est là une leçon facile à maîtriser, puisqu’ils ne se perçoivent pas comme des m’as-tu-vu. Ils peuvent être du type timide qui normalement ne n’affiche pas, qui ne cède point à la présomption ni à la vantardise, et ainsi ils auraient l’impression de ne rien avoir de neuf à apprendre ici. Si l’on regarde par-delà la surface cependant, force sera de constater que la réalité n’est pas aussi simple, car le besoin d’élévation propre à l’ego revêt bien des formes subtiles.

Par exemple, il est très facile pour celui qui suit le Tao de se considérer supérieur à celui qui n’a jamais entendu parler du Tao. La philosophie de Tao étant plus sophistiquée, plus élégante et plus cohérente que bien d’autres systèmes de croyance, il est facile de présumer – sans autre fondement – qu’elle fait de nous un être supérieur pour une raison ou pour une autre. Voilà que nous cédons à la prétention sans même l’extérioriser à l’aide de mots ou d’actes. La plupart d’entre nous reconnaîtrons cet état de faits, pour peu que l’on soit d’une franchise brutale envers nous-mêmes.

Laissez-moi vous partager un récit qui illustre bien ces subtilités. C’est une histoire intéressante qui traite de grands chapeaux – mais probablement pas de ceux qui vous viennent à l’esprit.

Notre « grand chapeau » est une expression chinoise signifiant la flatterie. Dans la Chine antique, le couvre-chef indiquait la position d’un homme dans la société. Les fonctionnaires du gouvernement portaient des chapeaux raffinés, spécifiques au niveau de leur autorité. Ainsi, offrir le grand chapeau à un individu signifiait qu’on lui reconnaissait un niveau élevé de puissance, le flattant par le fait même.

L’histoire se déroule à l’époque où le gouvernement de l’empereur embrassait le système confucéen. Dans ce système, les bureaucrates étaient sélectionnés selon la performance des étudiants confucéens à un examen officiel.

Deux étudiants avaient bien fait lors de cet examen et obtinrent, dans une ville éloignée, des postes au sein du gouvernement. Ils rencontrèrent leur professeur, afin de solliciter son congé et lui demander conseil, selon les coutumes de l’époque.

Le professeur leur dit : « Dans notre société d’aujourd’hui, la meilleure façon de rencontrer des obstacles est de faire preuve d’une franchise brutale ou d’être trop direct. Donc, dans vos interactions avec les gens, tendez-leur le grand chapeau et les ainsi les choses iront beaucoup mieux.

– Vous avez raison, maître, » fit l’un des étudiants, signifiant son accord d’un signe de tête. « De la façon que je perçois le monde d’aujourd’hui, je dois reconnaître que très peu de gens éprouvent une telle aversion des grands chapeaux que vous, mon maître. »

Cette remarque plût énormément au professeur.

Et ils échangèrent quelques autres plaisanteries ; puis, les étudiants durent quitter. À la sortie de la maison du professeur, une fois hors de portée de voix de celui-ci, l’étudiant qui avait parlé se tourna vers son camarade de classe et lui demanda : « Et puis ? qu’est-ce que tu penses du premier grand chapeau que j’ai tendu ? »

Cette histoire regorge d’une riche ironie. Le professeur déplorait le penchant des gens ordinaires pour la flatterie sans se rendre compte qu’il y était lui-même tout aussi sensible. Comme il se voyait au-dessus des autres, il devenait une cible de choix pour les grands chapeaux. Sa propre élévation au-dessus des masses était exactement ce qui le maintenait au même niveau que les autres.

La morale de cette histoire est d’une importance capitale pour ceux d’entre nous qui sont en processus d’évolution personnelle. Si nous nous sentons supérieurs d’avoir appris la leçon de l’humilité, eh bien ! il nous reste encore tout à apprendre !

Le professeur était de ceux qui se félicitent eux-mêmes. Dans son esprit, il était déjà convaincu de ses propres vertus. Il ne l’aurait jamais crié sur les toits, bien sûr : ç’aurait été d’une grossière présomption. Ce qu’il ne réalisait pas, c’était sa haute opinion secrète de lui-même était déjà évidente aux étudiants. Il était aveugle à un grand chapeau fait sur mesure pour lui, parce qu’il était exactement assorti à ses propres pensées intimes, et déjouait donc à merveille ses propres facultés critiques.

Le Tao Te Ching nous indique qu’une telle personne n’a aucun véritable mérite, parce que l’idée exagérée qu’il se fait de lui-même est basée sur des insécurités plutôt que sur de véritables aptitudes. Qui n’a pas réalisé beaucoup de choses est porté à désirer que chacun soit au courant du moindre de ses petits accomplissements. Inversement, l’être véritablement accompli ne ressent probablement pas beaucoup d’intérêt à s’élever au-dessus de la masse, concentré qu’il est sur son travail et non pas sur la promotion de lui-même.

Il semble qu’elle fasse intrinsèquement partie de la nature humaine, cette capacité de percevoir les autres beaucoup plus clairement que soi-même. Voilà pourquoi nous sommes en mesure de percevoir le manque d’étoffe chez un vantard, et la véritable valeur de celui qui accomplit beaucoup plus qu’il ne le proclame. Les paroles mielleuses et le tape-à-l’œil peuvent certes occulter momentanément la vérité, mais tôt ou tard nous parvenons à nous la figurer. C’est pourquoi les m’as-tu-vu ne durent pas.

Gardez à l’œil la tendance de votre ego à vous positionner trop haut, particulièrement si la leçon des deux chapitres vous apparaît facile à maîtriser. Le professeur de notre histoire ne se percevait ni comme un m’as-tu-vu, ni comme un vantard, et pourtant il s’est vu devenir l’opposé exact de ce qu’il croyait être. Nous avons beaucoup à apprendre de son exemple !