Vie de Tao

Les huit vents

Par Derek Lin

Pour moi, l’une des leçons les plus ardues à maîtriser consiste à transcender l’ego. À un niveau intellectuel, je puis comprendre tout le raisonnement derrière la leçon, mais quand vient le temps de prêcher d’exemple, mes actions font souvent défaut aux idéaux que j’envisage.

Autrefois, mon ego avait tendance à se manifester sous la forme d’un ardent désir d’avoir raison. Son effet était insidieux – la plupart du temps, j’ignorais l’influence qu’il exerçait sur moi. C’était une force négative puisqu’il ne m’amenait pas à rechercher des vérités plus profondes ou à favoriser les éclaircissements. Au lieu de cela, il se contentait de tordre mes pensées jusqu’à ce que je sois convaincu de ma propre rectitude.

Fort de cette conviction, je me lançais avec une énergie maniaque dans la démonstration de mon point de vue, déterminé que j’étais de gagner à n’importe quel prix. Parfois mon point de vue correspondait à la réalité objective ; parfois non. Aveuglé par mon ego, il m’était impossible de percevoir la différence entre les deux. Et même s’il s’avérait en fin de compte que j’avais parfaitement raison, la victoire m’était creuse et vide, ayant été obtenue aux dépens de l’harmonie et de la compassion.

Je me rappelais bien de garder mon ego sous contrôle, or le moment où quelqu’un s’attaquait à mes vues, je faisais tôt de renoncer à mes pense-bêtes et sautais à pieds joints dans l’échauffourée. Tout se passait comme si je n’étais pas vraiment responsable, comme si mes actions et mes mots passaient sous la gouverne de mon ego querelleur, à la gâchette si facile. Je désespérais de jamais me débarrasser de lui. La situation semblait désespérée.

Il m’est venu à l’esprit que les histoires réussissent souvent à produire un effet là où les doctrines et le raisonnement échouent ; ainsi je puisai à même le trésor des enseignements traditionnels. Je dénichai une histoire de Su Dongpo, l’un des grands poètes chinois qui vécut il y a environ mille ans, dans la dynastie de Song.

Su Dongpo étudiait les enseignements bouddhiques avec avidité et en discutait souvent avec son bon ami, le maître zen Foyin. Tous deux vivaient sur les rives d’un fleuve – la résidence de Su Dongpo se trouvait sur le côté nord et le Temple de la montagne dorée de Foyin sur le côté sud.

Un jour, l’inspiration happa Su Dongpo et il écrivit ces vers :

Je m’incline devant le ciel dans le ciel
Tels autant de cheveux, des rayons illuminent l’univers
Les huit vents ne peuvent m’agiter
Reposant, immobile, sur le lotus d’or pourpre

Impressionné par lui-même, Su Dongpo chargea un domestique de porter ce poème à Foyin. Il était persuadé que son ami serait tout aussi impressionné que lui.

Foyin lut le poème, et il y reconnut immédiatement un hommage au Bouddha et une déclaration de raffinement spirituel. Les « huit vents » dans la poésie se référaient à l’éloge, le ridicule, l’honneur, le déshonneur, le gain, la perte, le plaisir et la misère –forces interpersonnelles du monde matériel qui mènent et influencent le cœur de l’homme. Su Dongpo manifestait le haut niveau de spiritualité qui était le sien, où ces forces ne l’affectaient plus.

Le sourire aux lèvres, le maître zen écrivit le mot « pet » sur le manuscrit et le retourna à Su Dongpo.

Comme Su Dongpo s’attendait à des compliments et à un sceau d’approbation, on s’imaginera sans peine à quel point il fut choqué de lire ce que le maître zen avait écrit. Il piqua une crise : « Comment ose-t-il m’insulter de la sorte ? Il est vraiment nul, ce vieux moine ! J’ai bien hâte d’entendre ses explications ! »

Imbu d’indignation, Su Dongpo commanda sans détour un bateau qui le mènerait à l’autre rive. Une fois parvenu à destination, il bondit vers le temple. Il voulait trouver Foyin et exiger des excuses.

Il se heurta à une porte fermée. Il y découvrit néanmoins un morceau de papier, avec les deux lignes suivantes :

Les huit vents ne peuvent m’agiter
Un pet me souffle d’un côté à l’autre du fleuve

Ces quelques mots eurent l’effet d’une douche froide. Foyin avait anticipé cette visite impétueuse. La colère de Su Dongpo s’éteignit soudain, alors qu’il comprenait ce que son ami voulait dire. S’il était vraiment un homme spirituellement raffiné, d’une indifférence parfaite aux huit vents, comment pouvait-il être provoqué aussi facilement ?

De par quelques coups de crayon et un effort minimal, Foyin avait prouvé que Su Dongpo n’était pas aussi spirituellement évolué qu’il prétendait l’être. Honteux mais plus sage, Su Dongpo reprit tranquillement son chemin.

Ce fut un événement décisif dans le développement spirituel de Su Dongpo. À partir de ce moment, il devint un homme d’humilité, et non seulement une personne qui se vantait de posséder cette vertu.

La lecture de cette histoire m’a procuré un certain soulagement. Gérer l’ego semblait être un défi humain perpétuel ; il y a mille ans, cette tâche était aussi épineuse qu’elle l’est aujourd’hui. Si elle causait des ennuis au grand Su Dongpo lui-même, alors il m’apparut normal que de simples mortels, dont je suis, éprouvassent au moins quelques problèmes.

L’histoire dresse une distinction claire entre le fait de savoir une vérité et la vivre. L’intelligence supérieure de Su Dongpo était incontestable, reconnue par ses contemporains et les générations ultérieures qui ont étudié sa poésie. Selon toute probabilité, il devait très bien comprendre les huit vents. Malheureusement, c’était une compréhension intellectuelle qui ne se traduisait pas en action correcte ou en inaction appropriée.

De la même manière, ma propre compréhension de l’ego ne se traduisait pas en la capacité de le contrôler. J’étais dépourvu de véritable maîtrise. Je ne comprenais le raisonnement derrière la leçon qu’à un niveau rationnel. Je continuais donc de commettre les mêmes erreurs, encore et encore. C’est une chose que d’être en mesure de percevoir la voie ; c’en est une autre que de la fouler. Peu à peu, j’arrivai à saisir la vérité.

L’ego opère dans un contexte social. Su Dongpo recherchait l’approbation de ses pairs parce qu’il avait grand besoin d’éloges et d’admiration. Car l’ego, lui, ne veut que « bien paraître » devant les autres, un point c’est tout. On peut le comparer à un masque que l’on porte afin de jouer un certain rôle dans la vie. Ce masque se retire lorsqu’on se retrouve seul – loin du contexte social, puisqu’à ce moment, on n’a pas besoin de se forger une image pleine de panache pour sauver les apparences.

Ceci signifie qu’une élimination totale de l’ego ne saurait être un but réaliste. En tant que créatures sociales, la plupart d’entre nous éprouverons toujours le besoin de se retrouver en compagnie d’autres êtres humains. Une certaine part de l’ego subsistera tant et aussi longtemps que persisteront les interactions humaines, peu importe le degré de sainteté des participants.

Peut-être est-ce la clé. Je sentais que je devais « me débarrasser » de l’ego d’une façon ou d’une autre. Se pouvait-il que je m’aie donné une tâche impossible ? Et si je concentrais mes efforts sur la libération au lieu de l’élimination ?

L’ego a le don de nous asservir en nous rendant trop dépendants de l’opinion d’autrui. Et dès que nous cédons à sa soif d’attention, force est de constater qu’elle ne saura jamais être satisfaite. Un artiste peut être l’idole de millions de personnes et, une fois face à l’adulation dans un stade empli de fans, se sentir encore tout à fait seul. Une fois que l’ego se gonfle outre mesure, il peut facilement devenir un trou sans fond, désirant toujours davantage.

Ainsi, par libération de l’ego, je ne veux pas dire l’extinction de l’ego dans le sens bouddhique, et encore moins sa suppression ou le déni de son existence. Ces deux dernières méthodes font partie des manières les plus inadaptées de s’occuper de l’ego. Se libérer de l’ego signifie tout simplement de se tenir loin de son emprise afin de ne pas être asservis par sa domination. Ce que l’on veut, c’est maîtriser l’ego – et non pas être son serviteur.

En ce qui me concerne, ceci signifie d’abandonner le besoin de défendre mes points de vue. Je renonce au désir de convaincre ou de persuader autrui. Je puis conserver mes opinions sans faire de remarques, ni prouver quoi que ce soit, ni justifier mes prises de positions.

À l’instar de Su Dongpo, je me fâchais facilement de ne pas obtenir l’approbation ou l’accord auxquels je m’attendais. Il était facile pour l’ego de m’asservir, car j’avais besoin que les autres sachent que j’avais raison.

Quand je me libère de cette illusion, tout m’apparaît plus clair. Je commence à comprendre qu’être sur la défensive constitue un monstrueux gaspillage d’énergie dont il ne ressort rien d’utile. Mes opinions ne gagnent aucune validité à les défendre ; elles ne perdent rien à leur validité quand je choisis de ne pas les défendre.

M’occuper du problème de l’ego n’est toujours pas facile pour moi – cela le sera-t-il jamais ? – mais grâce à Su Dongpo et aux réflexions que suscite son histoire, me voilà devant une direction nouvelle, fort de quelques idées neuves et réellement applicables. Il y a de la lumière au bout du tunnel. Ma situation n’est peut-être pas si désespérée après tout !