Vie de Tao

La Tasse de thé
du maître

Par Derek Lin

L’une des grandes qualités du maître zen Ikkyu était sa vivacité d’esprit. Elle le servit bien lors d’une aventure bien connue, qui se déroula lors de sa jeunesse :

Alors qu’il était un jeune moine, Ikkyu se retrouva dans le pétrin quand la tasse de thé de son maître lui glissa d’entre les mains, se fracassant en mille morceaux.

Il n’y avait pas de quoi rire. Cette tasse de thé était la préférée du maître. C’était un trésor rare, façonné de matières précieuses. De toutes les possessions du maître, c’était probablement celle qu’il préférait d’entre toutes – et voilà qu’elle était irrémédiablement cassée !

La culpabilité empoisonnait l’esprit de Ikkyu. Mais avant même qu’il puisse se forger une excuse, des bruits de pas parvinrent à son oreille. Balayant les débris, il les rassembla en un tas qu’il dissimula avec son corps ; puis, il tourna des talons pour faire face à la porte comme le maître entrait.

Lorsqu’ils furent assez près pour se parler, Ikkyu a demanda : « Maître, comment se fait-il que les gens doivent mourir ? »

Le maître répondit : « C’est parfaitement normal. En ce monde, tout doit connaître la vie et la mort.

– Tout ? 

– Tout.

– Donc ne n’est pas une chose pour laquelle on devrait s’en faire ?

– Certainement pas. »

À ce point, l’astucieux Ikkyu fit un pas sur le côté, exposant à la vue du maître l’amoncellement de débris. « Maître... votre tasse vient de connaître son inévitable mort... »

Ce qui frappe d’abord l’esprit dans cette histoire, c’est probablement son humour sournois, le type d’humour qui a toujours fait partie intégrante de la spiritualité taoïste. Tchouang-tseu, notre philosophe vagabond préféré, incarnerait probablement le mieux cette tournure d’esprit espiègle et pourtant profonde – une tournure d’esprit qui a teinté la tradition zen, lui procurant une saveur bien distincte du bouddhisme originel.

Si l’on sourit à la manière dont le jeune Ikkyu s’est tiré de l’embarras, l’humour délivre subtilement la vraie leçon. À un certain niveau, elle nous fait bien comprendre que les objets matériels ont aussi une durée de vie, à l’instar des êtres vivants. Si l’on peut reconnaître notre propre mortalité, on peut certainement saisir le caractère éphémère de nos diverses acquisitions matérielles. Elles peuvent nous laisser à tout moment, peu importe à quel point nous les apprécions, peu importe à quel point nous nous y accrochons.

La plupart d’entre nous sommes attachés à nos possessions matérielles et continuerons de nous y accrocher même après avoir entendu l’histoire d’Ikkyu et saisi son message. Nous nous sentons tous contrariés lorsque nos possessions sont détruites, endommagées ou subtilisées. Les protéger contre les dommages ou le vol semble nous accorder une certaine paix – temporairement, du moins.

Je suis aussi coupable que n’importe qui. Je me rappelle les bandes dessinées collectionnées lors de mon adolescence. Un jour, par accident, une goutte d’eau est tombée sur la couverture d’un certain exemplaire. J’ai explosé de colère parce que l’eau avait fait un rond apparent, gâchant la perfection de la couverture. La décision était sans appel : je devais me procurer une nouvelle copie – quoique, comme la plupart des adolescents, j’étais assez fauché.

Les années passèrent sans que je ne réalisasse ma folie. De bandes dessinées, mes acquisitions se substituèrent en logiciels et matériel informatiques. Reste que le schéma comportemental demeurait le même : je devais posséder davantage et ne rien laisser m’échapper.

C’était le cœur du problème. Je ne pouvais rien laisser aller. Une vraie bête de somme, j’étais. J’accumulais des boîtes pleines de trucs que je n’avais ni regardés ni utilisés depuis des années. Le temps s’écoulait, et je m’avouais incapable de me remémorer le contenu de certaines boîtes. Tant de possessions s’étaient évaporées de mon esprit ; ces boîtes auraient aussi bien pu ne pas exister. Mais je me refusais d’en disposer.

La quantité d’items augmentait, mon environnement s’encombrait. Je combattais ce chaos envahissant, mais les choses ne semblaient jamais organisées pour bien longtemps. C’était l’une des conséquences de mon incapacité à laisser aller. Lentement mais sûrement, je me noyais sous un torrent de fouillis.

Je savais bien que j’avais un problème, mais j’étais incapable de changer. Je me procurai des livres et des cassettes audio destinées à améliorer le sens de l’organisation, pour les voir m’encombrer encore davantage. C’était avant que je me mette à l’étude de la philosophie du Tao, c’était avant que je comprenne que possédais déjà en moi tout ce dont j’avais besoin. Plus j’étais à la recherche de solutions externes, plus je m’engonçais dans le bourbier.

Le jour où j’ai lu l’histoire d’Ikkyu, j’ai soudain pigé. Je me suis demandé comment le maître avait réagi au stratagème du jeune moine qui cherchait à s’échapper de ses responsabilités. S’il ne pouvait lâcher prise, alors l’incident lui serait cause de misère –colère contre l’inattention d’Ikkyu, et tristesse d’avoir perdu quelque chose d’aussi précieux. S’il prêchait vraiment par l’exemple, et que la similitude entre « l’espérance de vie » des objets matériels et celle de la vie humaine était limpide à son esprit, il serait capable d’oublier la tasse de thé et d’accepter cette perte en toute sérénité.

Pour moi, ce lien entre les possessions matérielles et la question fondamentale de la vie et de la mort m’ouvrait une nouvelle perspective. Aussi difficile que c’était de me détacher des possessions matérielles, elle m’amenait à réaliser que si, pour une raison ou une autre, je devais m’éteindre soudain, je n’aurais pas d’autre choix que de laisser tout disparaître. Aucune autre alternative possible ! Pensée lourde de gravité, s’il en est !

Pourtant la mort n’est point la seule chose qui puisse nous séparer de nos possessions chéries. N’importe quel désastre, qu’il fût majeur ou mineur, pourrait faire le travail. Si notre maison prenait feu d’une façon ou d’une autre, nous n’aurions pas le choix de faire le deuil de nos possessions, un point c’est tout.

Ceci nous amène à la prochaine question : pourquoi attendre ? Pourquoi attendre le point où nous n’avons plus le choix d’apprendre à lâcher prise de façon douloureuse ? Pourquoi attendre de se retrouver sur notre lit de mort ou face au désastre pour élever notre conscience ? Pourquoi ne pas commencer à lâcher prise maintenant ?

Je commençai à fouiller dans mes boîtes. J’y découvris bon nombre d’ordinateurs vétustes, incapables d’exécuter les programmes d’aujourd’hui. Je m’y étais accroché pour aucune raison valable. Je les déménageais de place en place, luttant contre leur poids collectif, en toute inconscience. Pour l’utilité que ces vieux systèmes représentaient pour moi, j’aurais aussi bien pu traîner des rocs massifs d’un endroit à un autre.

Et le fouillis commença de disparaître de ma vie. Je remarquai que j’avais plus d’énergie dans un environnement de travail dépouillé. Tant que le fouillis était présent, l’esprit devait lui faire sourde oreille. Cela exigeait une certaine dose d’énergie mentale – relativement peu, mais un effort constant qui, au bout d’une heure ou deux, pouvait s’avérer épuisant. Jamais je n’avais soupçonné le degré de pression que cela m’occasionnait, jusqu’au jour où il s’effaça soudain, me laissant au sein d’une mer de tranquillité et de soulagement énorme.

Enfin j’étais en mesure de comprendre le chapitre 48 du Tao Te Ching :

Poursuis l’étude, gain quotidien
Poursuis le Tao, perte quotidienne

Avant de comprendre le Tao, j’étais à la quête effrénée de la connaissance. J’acquérais de plus en plus d’objets matériels, mais aucun ne m’apportait ce que je voulais vraiment. J’ai fini par me retrouver au sein d’un fouillis, qui, à son tour, me causait stress et agitation. Je déployais tant d’efforts, sans pour autant gagner le moindre avantage significatif. J’incarnais l’opposé exact du wu wei.

Maintenant que je me trouve sur la voie du Tao, je lâche de plus en plus prise chaque jour. Plus je jette de trucs, mieux je puis utiliser ce qui reste. Plus je me simplifie la vie, plus il m’est aisé d’atteindre la sérénité et la paix d’esprit. La sagesse de l’histoire d’Ikkyu est inextricablement liée à celle du Tao Te Ching.

Ce matin, j’ouvrais une nouvelle boîte et tombais sur ma collection de bandes dessinées – vingt ans que je ne les avais regardées. Je dus reconnaître que ces mondes dépeints avec force couleurs et fantaisie n’éveillaient plus mon intérêt. Je pouvais plutôt travailler sur ma propre réalité et la rendre aussi colorée qu’elle se doit – une aventure parsemée de défis, d’explorations, de découvertes, de relations personnelles et d’illumination.

La bande dessinée à la couverture endommagée ainsi que son substitut se dérobaient à mon œil, à jamais perdus avec le passage du temps. Qu’il en soit ainsi, me suis-je dit. Réfléchissant au fanatisme d’acquisition de mes années d’adolescence, il ne me restait plus qu’à en rire.

Oui, c’est une certaine forme de divertissement que m’ont procuré au cours des années mes propres luttes insensées, mon fanatisme injustifié de possessions matérielles. Peu à peu, j’ai compris pourquoi les sages de l’Antiquité considéraient le monde œil scintillant, sourire chafouin sur les lèvres. En apprenant la leçon de vie du lâcher prise, l’humour est non seulement le meilleur atout de l’enseignant… c’est aussi la récompense d’une leçon bien apprise !