
On se rapproche de ce moment deurêka lorsque létude du Tao nous change et nous offre une nouvelle manière dexaminer le monde. Face à lordinaire et au familier, toutes sortes dintéressantes réflexions soffrent soudain à nous, grâce à cette perspective transformée. Par exemple, que lon prenne un verre et quon le remplisse deau jusquà la moitié. On se pose alors la question si coutumière et consacrée par lusage : « Le verre est-il à moitié plein ou à moitié vide ? » Nous avons tous entendu cela un zillion de fois, nest-ce pas ? Quelles réflexions nouvelles pourrait-on retirer de cette vieille platitude ? Comme on le sait, le verre sert de métaphore à la vie et leau représente les bonnes choses quon y trouve. Ainsi, si vous voyez le verre comme étant à moitié vide, cela signifie que vous êtes un pessimiste : vous vous arrêtez sur ce qui manque dans votre vie. Le percevoir comme étant à moitié plein signifie que vous êtes optimiste, parce que vous vous concentrez sur les bonnes choses dans la vie. La plupart des personnes choisissent cette dernière option et se décrivent comme des optimistes. Il est de bonnes chances pour que ce soit également votre cas. Remarquons ici un phénomène social digne dintérêt. La plupart des gens veulent être vues comme des optimistes, même plus les moroses et plus les mélancoliques dentre nous. Cette planète nest-elle pas peuplée de meneurs de foule parfaitement euphoriques et radieux ? Comme cest charmant ! Doù provient donc toute cette pression sociale tenant loptimisme féroce en si haute estime ? Considérons ceci sous un angle complètement différent et inversons ce paradigme. Est-ce toujours une mauvaise chose de voir le verre à moitié vide ? Supposons quune telle perception nous motive à remplir le verre - pour ainsi dire - tandis que le voir à moitié plein mène à la complaisance, à lorgueil, à la vanité. Se concentrer sur le manque dans notre vie serait alors une force agissante, nous motivant à tendre vers le succès. Pas si négatif que ça maintenant, nest-ce pas ? Que lon regarde ces gens daction qui accomplissent de grandes choses dans nimporte quel domaine. Elles ont probablement débuté leur vie avec lidée que leur verre ne contenait pas assez deau à leur goût ; ainsi, elles ont travaillé à le remplir. Dautre part, à lautre bout du spectre, il y a ces êtres passifs qui lambinent tout au long de leur vie dans linertie la plus totale. Peut-être sont-ils ainsi parce quils se concentrent sur ce quils possèdent déjà, plutôt que sur les aspects de leur vie auxquels une certaine amélioration serait des plus profitables. Une autre idée similaire consiste à identifier lutilité inhérente du vide. Dans le chapitre 11 du Tao Te Ching, Lao-tseu nous fait remarquer que cest le vide même dune tasse qui lui confère utilité et fonction. La partie inférieure du verre, qui est déjà remplie deau, ne peut recevoir une autre goutte. Si nous gardons à lesprit que le verre symbolise la vie, on voit bien quen la partie vide peut se dérouler toute action, et nulle part ailleurs. Le concept taoïste du vide nest pas un état creux de néant ; plutôt, cest un vide prégnant de possibilités. Maintenant nous sommes en mesure de constater à quel point tout ceci se tient parfaitement. Cest sur les pages blanches du livre de votre vie que sera rédigé le récit de vos aventures. Ces pages vides sont lendroit où existent les possibilités illimitées. Voilà où lexcitation et la joie de vivre* résident. La vacuité est lendroit qui peut accueillir davantage deau (les bonnes choses). Cest ce qui rend le verre (la vie) utile et fonctionnel. Ainsi, pourquoi ne pas se concentrer sur cette partie ? Quand on y pense de cette façon, ne semble-t-il pas étrange que la plupart des gens choisissent de voir le verre à moitié plein plutôt quà moitié vide ? Vous voyez ? Quoique la plupart dentre nous ait entendu parler à maintes reprises du verre à demi rempli deau, selon toute probabilité il ne nous est jamais apparu que lon pouvait inverser les perceptions positive et négative aussi facilement. Évidemment, cette métaphore est moins simple quelle en a lair a priori. Examinons à présent les hypothèses sous-entendues et interrogeons-nous sur leur validité. Par exemple, on débute par la règle non écrite et généralement admise que nous avons deux choix, soit à moitié plein ou à moitié vide, et que nous devons trancher entre les deux. Mais le doit-on vraiment ? Est-ce que ça doit vraiment être lun ou lautre ? Pourquoi pas les deux à la fois, ou ni lun ni lautre ? En effet, un verre à demi rempli deau peut être vu comme à moitié plein et à moitié vide. Parfois il est utile de le considérer dune manière ; parfois il est préférable de le voir autrement. Cest une description très précise de la réalité, et probablement une façon bien plus valide de le conceptualiser plutôt que de le forcer à cadrer arbitrairement dans une catégorie ou une autre. En reconnaissant que le verre puisse épouser simultanément les deux descriptions, on se met à traiter du problème à partir dune vision holistique, en tenant compte de chaque aspect de lobjet. Grâce à cette perspective, force est de constater que le problème du verre à moitié plein ou à moitié vide équivaut à celui de la nature de la lumière. La lumière est-elle composée de particules ou dondes ? Eh bien ! la vraie réponse est que la lumière incarne les propriétés et des particules et des ondes. Parfois, il est utile de la considérer dune manière ; parfois il est préférable de la voir autrement. Cest une description très précise de réalité, et probablement une façon bien plus valide de la conceptualiser plutôt que de la forcer à cadrer arbitrairement dans une catégorie ou une autre. Maintenant voyons lautre côté de la médaille. Comment peut-on affirmer que le verre est ni à moitié plein ni à moitié vide ? Remarquons demblée que les deux descriptions ne peuvent quêtre parfaitement précises en théorie, jamais dans la réalité. En versant leau dans le verre, peu importe le soin quon y met ou loutil de précision dont on use, on natteindra jamais lexacte moitié. Si la chance est de notre côté, on pourra y arriver, mais seulement à quelques molécules près - en surplus ou en deçà de notre but. Ainsi, le verre ne sera jamais vraiment à moitié plein ou à moitié vide. Son état ne peut être décrit que de manière approximative. Le deuxième facteur est le concept taoïste du changement constant. Rien ne demeure statique. Rien. Dès quun peu deau entrera dans le verre, le processus dévaporation débutera. À tout moment, le verre libère des molécules deau dans lair. En fait, si nous attendons assez longtemps, le verre ne sera plus simplement à moitié vide - il sera vide, point à la ligne ! Pour certains, leau fuit plus rapidement que pour dautres, parce que devant composer avec des verres imparfaits, fêlés, à travers lesquels leau s'écoule à une vitesse alarmante. Ceci signifie que les bonnes choses en leur vie ne semblent jamais durer. Ils parviennent à obtenir un bon travail, pour être finalement rétrogradés ; ils se procurent une nouvelle voiture, pour découvrir que cest un citron ; et ainsi de suite. Face à cette situation, où la seule question valable concerne la vitesse à laquelle leau fuit, on se doit dagir. Si lon reste inactif, il est évident que les bonnes choses de la vie auront tôt fait de disparaître, pour ne plus jamais revenir. Limportant est de trouver un moyen permettant à leau de niveler, en un flot constant, la quantité deau perdue suite à lévaporation et aux possibles fuites. Poursuivons quelque peu nos explorations. À quoi ressemble le verre selon une perspective zen ? Le bouddhisme zen reconnaît la nature illusoire de la réalité et le vide ultime du monde matériel. Ainsi, une fois confronté à question : « Le verre est-il à moitié plein ou à moitié vide ? », le bouddhiste zen pourrait répondre : « Ni lun ni lautre », parce que, selon lui, leau nexiste pas plus que le verre. Cela peut sembler pour le moins étrange ; pourtant, au moins à deux égards le praticien du zen a raison. Dabord, le verre et leau sont éphémères. On a déjà remarqué que leau aura éventuellement disparu, soit lors de la rupture du verre (la fin de notre vie) ou avant. Le verre peut certes exister plus longtemps que leau, mais on sait quil sera éventuellement fracassé et nexistera plus comme récipient. À linstar de la flamme éphémère dune bougie, la vie luit pour un instant dans léternité et puis séteint sans tambours ni trompettes. En vérité, la vie elle-même ne peut prétendre à davantage de permanence que la flamme dune chandelle. Le deuxième facteur appuyant la perspective zen est notre compréhension du niveau le plus fondamental de la réalité, tel que démontré par la physique quantique. Au niveau des particules élémentaires, force est de constater que la matière soi-disant solide est en majeure partie composée de vide. Lapparente solidité de la matière sexplique simplement par la manifestation macroscopique de configurations répétitives dénergies et dinformations. Dans cette perspective, leau est effectivement illusoire, tout comme le verre. Maintenant que lon a goûté à la perspective zen, il serait naturellement agréable dexplorer la perspective du Tao. Cest un défi intéressant en raison de tout ce dont nous avons parlé jusquici. Il semble que nous ayons couvert toutes les avenues possibles en discutant des différentes façons daborder le problème du verre. Quelle nouvelle vérité le Tao pourrait-il donc nous offrir ? Comment le véritable sage taoïste répondrait-il à cette question de manière à transcender tout ce qui a été dit jusquici ? La sage ne répond pas. Plutôt, il prend le verre, boit et savoure une eau aussi désaltérante que régénératrice. Il dépose le verre et demeure silencieux, peut-être avec le sourire, pendant que dautres tentent tant bien que mal de réviser leur estimation de la quantité deau dans le verre - plein quelque part entre la moitié et le quart du verre, ou vide entre la moitié et les trois quarts du verre. La sage sait que la vie, dans ce quelle a dessentiel, se doit dêtre vécue, pas discutée. Le verre et leau remplissent une tâche avec brio : celle de désaltérer. Tenter de trancher si le verre est à moitié plein ou à moitié vide na absolument rien à voir avec cette fonction. Si ça se trouve, ce serait plutôt une façon de sempêtrer et de retarder lobjectif final qui est de boire profondément et avec satisfaction. Le Tao est au-delà des seuls mots. Discuter à propos du verre pourra ne jamais se substituer à lexpérience dy boire ; en décrire les différentes perspectives ne nous rapprochera jamais de lacte réel de savourer leau. Ainsi, le sage ne gaspille aucun effort dintellectualisation : il va droit au but. Eurêka !
*En français dans le texte. (ndt) |
![]()