Vie de Tao

À moitié plein ou à moitié vide ?

Par Derek Lin

L’étude du Tao mène souvent à ce que j’appelle des moments d’eurêka. « Eurêka » est une expression triomphante lancée lors de la découverte d’une vérité saisissante. Archimède, un des plus grands esprits de l’Antiquité, a employé cette expression (littéralement : « J’ai trouvé ! ») quand il s’est figuré la façon de déterminer la pureté des objets en or.

On se rapproche de ce moment d’eurêka lorsque l’étude du Tao nous change et nous offre une nouvelle manière d’examiner le monde. Face à l’ordinaire et au familier, toutes sortes d’intéressantes réflexions s’offrent soudain à nous, grâce à cette perspective transformée.

Par exemple, que l’on prenne un verre et qu’on le remplisse d’eau jusqu’à la moitié. On se pose alors la question si coutumière et consacrée par l’usage : « Le verre est-il à moitié plein ou à moitié vide ? »

Nous avons tous entendu cela un zillion de fois, n’est-ce pas ? Quelles réflexions nouvelles pourrait-on retirer de cette vieille platitude ?

Comme on le sait, le verre sert de métaphore à la vie et l’eau représente les bonnes choses qu’on y trouve. Ainsi, si vous voyez le verre comme étant à moitié vide, cela signifie que vous êtes un pessimiste : vous vous arrêtez sur ce qui manque dans votre vie. Le percevoir comme étant à moitié plein signifie que vous êtes optimiste, parce que vous vous concentrez sur les bonnes choses dans la vie. La plupart des personnes choisissent cette dernière option et se décrivent comme des optimistes. Il est de bonnes chances pour que ce soit également votre cas.

Remarquons ici un phénomène social digne d’intérêt. La plupart des gens veulent être vues comme des optimistes, même plus les moroses et plus les mélancoliques d’entre nous. Cette planète n’est-elle pas peuplée de meneurs de foule parfaitement euphoriques et radieux ? Comme c’est charmant ! D’où provient donc toute cette pression sociale tenant l’optimisme féroce en si haute estime ?

Considérons ceci sous un angle complètement différent et inversons ce paradigme. Est-ce toujours une mauvaise chose de voir le verre à moitié vide ? Supposons qu’une telle perception nous motive à remplir le verre - pour ainsi dire - tandis que le voir à moitié plein mène à la complaisance, à l’orgueil, à la vanité. Se concentrer sur le manque dans notre vie serait alors une force agissante, nous motivant à tendre vers le succès. Pas si négatif que ça maintenant, n’est-ce pas ?

Que l’on regarde ces gens d’action qui accomplissent de grandes choses dans n’importe quel domaine. Elles ont probablement débuté leur vie avec l’idée que leur verre ne contenait pas assez d’eau à leur goût ; ainsi, elles ont travaillé à le remplir. D’autre part, à l’autre bout du spectre, il y a ces êtres passifs qui lambinent tout au long de leur vie dans l’inertie la plus totale. Peut-être sont-ils ainsi parce qu’ils se concentrent sur ce qu’ils possèdent déjà, plutôt que sur les aspects de leur vie auxquels une certaine amélioration serait des plus profitables.

Une autre idée similaire consiste à identifier l’utilité inhérente du vide. Dans le chapitre 11 du Tao Te Ching, Lao-tseu nous fait remarquer que c’est le vide même d’une tasse qui lui confère utilité et fonction. La partie inférieure du verre, qui est déjà remplie d’eau, ne peut recevoir une autre goutte. Si nous gardons à l’esprit que le verre symbolise la vie, on voit bien qu’en la partie vide peut se dérouler toute action, et nulle part ailleurs.

Le concept taoïste du vide n’est pas un état creux de néant ; plutôt, c’est un vide prégnant de possibilités. Maintenant nous sommes en mesure de constater à quel point tout ceci se tient parfaitement. C’est sur les pages blanches du livre de votre vie que sera rédigé le récit de vos aventures. Ces pages vides sont l’endroit où existent les possibilités illimitées. Voilà où l’excitation et la joie de vivre* résident.

La vacuité est l’endroit qui peut accueillir davantage d’eau (les bonnes choses). C’est ce qui rend le verre (la vie) utile et fonctionnel. Ainsi, pourquoi ne pas se concentrer sur cette partie ? Quand on y pense de cette façon, ne semble-t-il pas étrange que la plupart des gens choisissent de voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide ?

Vous voyez ? Quoique la plupart d’entre nous ait entendu parler à maintes reprises du verre à demi rempli d’eau, selon toute probabilité il ne nous est jamais apparu que l’on pouvait inverser les perceptions positive et négative aussi facilement. Évidemment, cette métaphore est moins simple qu’elle en a l’air a priori.

Examinons à présent les hypothèses sous-entendues et interrogeons-nous sur leur validité. Par exemple, on débute par la règle non écrite et généralement admise que nous avons deux choix, soit à moitié plein ou à moitié vide, et que nous devons trancher entre les deux. Mais le doit-on vraiment ? Est-ce que ça doit vraiment être l’un ou l’autre ? Pourquoi pas les deux à la fois, ou ni l’un ni l’autre ?

En effet, un verre à demi rempli d’eau peut être vu comme à moitié plein et à moitié vide. Parfois il est utile de le considérer d’une manière ; parfois il est préférable de le voir autrement. C’est une description très précise de la réalité, et probablement une façon bien plus valide de le conceptualiser plutôt que de le forcer à cadrer arbitrairement dans une catégorie ou une autre. En reconnaissant que le verre puisse épouser simultanément les deux descriptions, on se met à traiter du problème à partir d’une vision holistique, en tenant compte de chaque aspect de l’objet.

Grâce à cette perspective, force est de constater que le problème du verre à moitié plein ou à moitié vide équivaut à celui de la nature de la lumière. La lumière est-elle composée de particules ou d’ondes ? Eh bien ! la vraie réponse est que la lumière incarne les propriétés et des particules et des ondes. Parfois, il est utile de la considérer d’une manière ; parfois il est préférable de la voir autrement. C’est une description très précise de réalité, et probablement une façon bien plus valide de la conceptualiser plutôt que de la forcer à cadrer arbitrairement dans une catégorie ou une autre.

Maintenant voyons l’autre côté de la médaille. Comment peut-on affirmer que le verre est ni à moitié plein ni à moitié vide ? Remarquons d’emblée que les deux descriptions ne peuvent qu’être parfaitement précises en théorie, jamais dans la réalité. En versant l’eau dans le verre, peu importe le soin qu’on y met ou l’outil de précision dont on use, on n’atteindra jamais l’exacte moitié. Si la chance est de notre côté, on pourra y arriver, mais seulement à quelques molécules près - en surplus ou en deçà de notre but. Ainsi, le verre ne sera jamais vraiment à moitié plein ou à moitié vide. Son état ne peut être décrit que de manière approximative.

Le deuxième facteur est le concept taoïste du changement constant. Rien ne demeure statique. Rien. Dès qu’un peu d’eau entrera dans le verre, le processus d’évaporation débutera. À tout moment, le verre libère des molécules d’eau dans l’air. En fait, si nous attendons assez longtemps, le verre ne sera plus simplement à moitié vide - il sera vide, point à la ligne !

Pour certains, l’eau fuit plus rapidement que pour d’autres, parce que devant composer avec des verres imparfaits, fêlés, à travers lesquels l’eau s'écoule à une vitesse alarmante. Ceci signifie que les bonnes choses en leur vie ne semblent jamais durer. Ils parviennent à obtenir un bon travail, pour être finalement rétrogradés ; ils se procurent une nouvelle voiture, pour découvrir que c’est un citron ; et ainsi de suite.

Face à cette situation, où la seule question valable concerne la vitesse à laquelle l’eau fuit, on se doit d’agir. Si l’on reste inactif, il est évident que les bonnes choses de la vie auront tôt fait de disparaître, pour ne plus jamais revenir. L’important est de trouver un moyen permettant à l’eau de niveler, en un flot constant, la quantité d’eau perdue suite à l’évaporation et aux possibles fuites.

Poursuivons quelque peu nos explorations. À quoi ressemble le verre selon une perspective zen ?

Le bouddhisme zen reconnaît la nature illusoire de la réalité et le vide ultime du monde matériel. Ainsi, une fois confronté à question : « Le verre est-il à moitié plein ou à moitié vide ? », le bouddhiste zen pourrait répondre : « Ni l’un ni l’autre », parce que, selon lui, l’eau n’existe pas plus que le verre.

Cela peut sembler pour le moins étrange ; pourtant, au moins à deux égards le praticien du zen a raison. D’abord, le verre et l’eau sont éphémères. On a déjà remarqué que l’eau aura éventuellement disparu, soit lors de la rupture du verre (la fin de notre vie) ou avant. Le verre peut certes exister plus longtemps que l’eau, mais on sait qu’il sera éventuellement fracassé et n’existera plus comme récipient. À l’instar de la flamme éphémère d’une bougie, la vie luit pour un instant dans l’éternité et puis s’éteint sans tambours ni trompettes. En vérité, la vie elle-même ne peut prétendre à davantage de permanence que la flamme d’une chandelle.

Le deuxième facteur appuyant la perspective zen est notre compréhension du niveau le plus fondamental de la réalité, tel que démontré par la physique quantique. Au niveau des particules élémentaires, force est de constater que la matière soi-disant solide est en majeure partie composée de vide. L’apparente solidité de la matière s’explique simplement par la manifestation macroscopique de configurations répétitives d’énergies et d’informations. Dans cette perspective, l’eau est effectivement illusoire, tout comme le verre.

Maintenant que l’on a goûté à la perspective zen, il serait naturellement agréable d’explorer la perspective du Tao. C’est un défi intéressant en raison de tout ce dont nous avons parlé jusqu’ici. Il semble que nous ayons couvert toutes les avenues possibles en discutant des différentes façons d’aborder le problème du verre. Quelle nouvelle vérité le Tao pourrait-il donc nous offrir ? Comment le véritable sage taoïste répondrait-il à cette question de manière à transcender tout ce qui a été dit jusqu’ici ?

La sage ne répond pas. Plutôt, il prend le verre, boit et savoure une eau aussi désaltérante que régénératrice. Il dépose le verre et demeure silencieux, peut-être avec le sourire, pendant que d’autres tentent tant bien que mal de réviser leur estimation de la quantité d’eau dans le verre - plein quelque part entre la moitié et le quart du verre, ou vide entre la moitié et les trois quarts du verre.

La sage sait que la vie, dans ce qu’elle a d’essentiel, se doit d’être vécue, pas discutée. Le verre et l’eau remplissent une tâche avec brio : celle de désaltérer. Tenter de trancher si le verre est à moitié plein ou à moitié vide n’a absolument rien à voir avec cette fonction. Si ça se trouve, ce serait plutôt une façon de s’empêtrer et de retarder l’objectif final qui est de boire profondément et avec satisfaction.

Le Tao est au-delà des seuls mots. Discuter à propos du verre pourra ne jamais se substituer à l’expérience d’y boire ; en décrire les différentes perspectives ne nous rapprochera jamais de l’acte réel de savourer l’eau. Ainsi, le sage ne gaspille aucun effort d’intellectualisation : il va droit au but.

Eurêka !

 

*En français dans le texte. (ndt)