Vie de Tao

La Vallée

Par Derek Lin

L'univers

L'univers est semblable à l’étendue mystique d’une vallée. La zone en surface représente l'univers physique, alors que l’étendue souterraine représente l'univers métaphysique.

En examinant ce paysage métaphorique, on constate qu'il est possible de voir bien des choses en surface, mais rien au-dessous. On peut se douter de la diversité et de la richesse de l'environnement souterrain, cependant il ne se laisse pas aisément observer.

Ceci décrit la situation générale en ce monde. Il est assez facile pour nous, êtres humains, d'observer le monde physique. Nos organes sensoriels nous donnent la perception. Nous possédons des instruments pour sonder des lieux inaccessibles à nos sens seuls. Il nous est tout à fait possible d’observer beaucoup, beaucoup de choses dans le monde matériel.

Et pourtant, nos sens physiques et nos instruments ne nous sont d’aucun recours quand il en vient à l'univers métaphysique. C'est un monde spirituel qui ne fonctionne pas selon les lois de la nature telles que nous les comprenons. Les sens physiques et les instruments s’avèrent inutiles dans un cadre non-physique. Pour nous, c’est un royaume baigné de mystère.

Voilà qui donne lieu à une question fondamentale : Si l’on ne peut percevoir l'univers métaphysique, pourquoi devrait-on croire en son existence même ? N'est-il pas aussi valable de considérer les esprits et le monde spirituel comme de simples produits de notre imaginaire collectif ?

Revenons au paysage métaphorique pour un moment. Comment peut-on affirmer que l’étendue souterraine est solide, si l’on ne peut voir à travers elle ? À ce que l’on sache, en se basant uniquement sur les données traitées par nos yeux (les sens physiques), on pourrait être en train de parcourir une mince couche de matière s’apparentant à de la boue, tandis que de l'autre côté il n'y aurait absolument rien.

Il est assez facile de résoudre cette question. On s’agenouille et ramasse une poignée de cette terre métaphorique. Puis une autre. On continue ainsi jusqu'à ce que l’on soit convaincu qu'il y a davantage de profondeur au monde souterrain que l’on pourrait possiblement découvrir. Même si ce que l’on a pelleté ne représente pas une grande quantité, et que notre vue ne peut toujours pas voir à travers la terre, on peut dire que l’environnement souterrain est tout aussi réel que sa contrepartie en surface.

De la même manière, il nous est facile de vérifier la réalité de l'univers métaphysique. Nous n’avons qu’à y « creuser » avec les mains de l'intuition. Chaque fois que nous méditons et touchons le divin, chaque fois que nous éprouvons un moment de déjà-vu ou avons des prémonitions psychiques qui s’avèrent vraies, nous avons ramassé une poignée de la substance métaphysique, preuve que cet univers est beaucoup plus riche qu’il n’en a l’air a priori.

Nous avons tous la capacité de faire ceci à notre gré. Quoique le royaume spirituel demeure aussi mystérieux que jamais, et que l’on ne pourra jamais en apprendre assez pour nous le figurer de manière exhaustive, on peut au moins conclure que son existence n’est pas moins réelle que celle du monde physique. Le fait que nous ne puissions l’examiner ne signifie point qu’il n’existe pas.

La vie

La vie est un arbre dans cette vallée. C'est un arbre qui devient grand et fort. Ses branches tâtent le ciel tandis que ses racines fouillent profondément dans la terre. C'est un arbre magnifique.

On conviendra que la vie est une force des plus puissantes dans la Création. Elle semble exister partout, même dans l'abîme le plus profond et dans le désert le plus stérile. Comment étudier la vie sans éprouver de l’émerveillement pour son envergure et sa variété infinie ? Majestueuse, la puissance de la vie inspire la fascination.

De jolies fleurs s’épanouissent sur les branches de l'arbre. De telles fleurs représentent les extraordinaires accomplissements de la vie. Que l’on considère des choses disparates telles que l’architecture complexe de l’articulation du genou, la noblesse d'un chien fidèle et la pure joie du sourire d'un bébé. Elles semblent n'avoir absolument aucun point en commun, et pourtant toutes possèdent une beauté inhérente que seule la vie peut apporter.

Le système de racines de l'arbre s’étend profondément dans le sol ; il en va de même pour la vie, dans l'univers métaphysique. Ceci sous-tend que toute forme de vie doit posséder une composante spirituelle, peu importe l’étendue de celle-ci. Ces composantes spirituelles sont inhérentes à la force nourrissante et universelle de la vie.

L’âme

L'eau qui alimente l'arbre de la vie symbolise l'âme. Chaque goutte d'eau est une âme individuelle. La totalité de l'eau dans le sol et dans l'arbre forme l’Âme du monde.

Si jusqu'ici nous nous sommes imaginés comme une personne qui parcourait ce paysage métaphorique, maintenant nous allons changer de perspective et nous intégrer à la scène. Puisque nous faisons partie de la vie, et que l'arbre représente la vie elle-même, le rôle le plus approprié pour nous serait… celui d’une feuille dans cet arbre. Faisons un zoom sur l’une des nombreuses branches ; voilà que l’on s’y retrouve accrochés, délicatement balancés par la brise.

La matière de la feuille représente les manifestations physiques de notre être. Ce n'est pas notre véritable Moi, cependant. Notre véritable Moi est la gouttelette d'eau contenue dans la feuille.

En regardant une feuille, on ne peut voir l'eau à l'intérieur d'elle. De la même manière, l'âme à l’intérieur de nous est imperceptible avec les yeux ; on ne peut la détecter à l’aide d’instruments scientifiques. Cependant, nous savons qu'il doit y avoir au moins un peu d'eau dans cette feuille, puisqu'une feuille dépourvue de toute trace d'humidité devient poussière – elle est chassée par le vent et peut plus faire partie de l'arbre. Ainsi, on sait qu'il est impossible pour un être humain d’exister sans âme. Tout comme la verdeur d'une feuille garantit la présence d'eau en elle, notre vie même garantit l'existence d'une âme en nous.

On peut retracer la source de notre eau en passant par les branches jusqu’au tronc de l'arbre, puis jusqu’au système de racines et enfin à toute l'eau dans le sol. Et même si deux feuilles ne sauraient être identiques, chacune peut retracer sa part d’eau par la même connexité à une même source.

Maintenant on peut expliquer le fait que vous possédiez une âme spéciale et unique, reliée, en dernière analyse, à la conscience universelle. Vous êtes toujours un individu, tout comme chaque feuille est son propre microcosme, mais vous formez également une partie indivisible du tout, de la même manière que chaque feuille peut être reliée à n’importe quelle autre feuille. En parlant avec quelqu'un, vous êtes-vous déjà senti profondément lié d'une manière qui semble transcender le monde physique ? Dans l’affirmative, vous avez expérimenté de première main ce lien mystique. Vous savez exactement ce que nous tentons de décrire ici.

Interdépendance

Comme feuilles, notre perspective tend à être assez limitée. Nous pouvons, pour la plupart, voir la petite branche sur laquelle nous sommes installés, mais pas grand-chose au-delà d’elle. Cette perspective limitée représente le préjudice, la xénophobie, la mentalité tribale et l’attitude éternellement populaire se résumant à « Nous-contre-eux », « Nous-sommes-meilleurs-que-vous ».

Que se produirait-il s'il nous était possible d'étendre notre perspective et d’embrasser ainsi une plus grande part de l'arbre ?

On peut commencer à comprendre que, bien qu'amusante, la rivalité entre équipes sportives est assez idiote merci. Les joueurs étant échangés à tout moment, qui ou quoi encourage-t-on exactement ? Les amateurs d'autres équipes seraient-ils vraiment moins intelligents, comme nous pouvons l’avoir pensé à un moment ou à un autre ? Si notre équipe gagne, cela veut-il vraiment dire, à un niveau pratique et significatif, que notre ville est « meilleure » qu'une autre ?

On peut commencer à percevoir l’insignifiance de former des cliques au lieu de travail. On peut réaliser que tous nos collègues sont dans le même bateau que nous, et que la division est finalement mauvaise pour tous. Qu’est-ce qu’une clique après tout, sinon de petites branches avec quelques feuilles ? Alors que notre perspective s’élargit, on voit que toutes les petites branches font partie d'une grande branche appelée « entreprise ».

On peut commencer à comparer le prosélytisme à de l’orgueil religieux démesuré. Qu’est-ce que ça fait donc pour une secte ou une religion d’être le propriétaire exclusif de la vérité ? Ne serait-il pas plus plausible de concevoir les différents systèmes de croyance comme de simples tentatives particulières de se rapprocher du divin ? Chaque secte qui découle de chaque religion n’est rien de plus qu’une petite branche à l’intérieur d’une plus grande, et chaque religion est à son tour une plus petite branche dans la branche globale appelée « spiritualité ».

On peut commencer à se rendre compte que la partialité ne contribue jamais au bien de tous. En dépit des différentes idéologies politiques, les gens peuvent se rassembler pour accomplir de véritables progrès en faisant progresser les meilleurs intérêts du pays. Un parti politique est une assez grande branche, mais nous faisons tous partie d'une branche encore plus grande appelée « nation ».

On peut commencer à comprendre en quoi le racisme est un mal. En dépit d’une coloration quelque peu différente, les feuilles d’une autre branche se développent à partir de la même source que nous. L'eau qui les alimente est la même eau qui nous nourrit. Leurs motivations à évoluer sont identiques aux nôtres. Nous sommes, dans un sens très réel, membres de la même famille. Une race ou une ethnie forme une branche assez considérable, mais toutes les grandes branches raciales font partie d’une branche majeure de la vie, appelée « humanité ».

Le Tao

Si l'eau représente l'âme, alors quel rôle le Tao joue-t-il ?

Le Tao est la force agissante qui assure la croissance de l'arbre. Un arbre vivant puise l'eau de la terre et la distribue dans l'arbre entier ; un arbre mort ne le peut pas. Quelle que soit la puissance qui maintient la vie et assure le processus d'alimentation, voilà le Tao.

On sait que le Tao est présent parce que l'arbre vit et croît, mais il n'y a rien que l’on puisse montrer du doigt et étiqueter comme étant « le Tao ». C'est une force transcendantale. Sa nature abstraite est la raison pour laquelle on dit que le Tao est au-delà de la vue, au-delà de l'audition et au-delà du langage.

C'est précisément par les actions du Tao transcendantal que l’on progresse dans l'univers sur le chemin de notre croissance spirituelle. Le Tao est l'impulsion qui pousse notre âme individuelle (l'eau) hors du royaume métaphysique (le sol) par le conduit de la vie (le tronc de l’arbre), engendrant sa manifestation en tant qu’entité physique (la feuille).

Sagesse

Le soleil symbolise la source de sagesse. Pendant que l’on se dore dans ses rayons, la photosynthèse a lieu et l'eau en nous s’enrichit d’éléments nutritifs. Voilà la raison pour laquelle l’on doit passer du temps dans le monde matériel, réalisons-nous. C’est le sens et le but de notre existence physique.

Le temps n'est pas toujours agréable cependant. Parfois nous sommes fouettés par les éléments – la pluie, le vent, la chaleur insupportable ou le froid cinglant. Chacun représente les adversités et les défis dans la vie. Ils peuvent être extrêmement rigoureux – et voire mettre à l’épreuve l’essence même de notre être – et ils sont inévitables. On ignore quand l'orage se pointera ; on sait seulement qu'il va se pointer. Le temps doux ne dure jamais éternellement.

Aussi éprouvants qu'ils soient, on ne devrait pas craindre les éléments. Tout comme l’arbre se fonde et croît contre le vent, nous développons notre force en surmontant les défis et les adversités de la vie. Ils font partie intégrante de la leçon que nous devons apprendre en ce monde matériel, et plus tôt nous intégrons leurs leçons, plus tôt nous pouvons les mettre derrière et poursuivre notre route. Vrai, le temps doux ne dure jamais éternellement, mais les orages non plus.

Parfois les défis proviennent d’autrui. De temps en temps, notre part de lumière se trouve bloquée par d’autres feuilles. Nous sommes laissés dans l’obscurité et notre photosynthèse se voit suspendue.

Nous tous connu de telles expériences. Il est toujours les gens négatifs autour de nous pour déployer des ombres au-dessus de nos têtes. Par leurs mots ou leurs actions, ils peuvent nous plonger dans un état d'obscurité où il est difficile, sinon tout à fait impossible, de progresser spirituellement.

Lors de tels moments, il est essentiel de garder ceci à l’esprit : « Cela aussi, va passer ». Personne n'a le pouvoir de nous bloquer pour toujours. Le soleil n’est pas immobile, après tout. Tôt ou tard, il se déplace suffisamment pour nous éclairer à nouveau de ses rayons.

De la même manière, notre vie n'est pas statique. Alors que l’on y progresse, la vie nous présente des occasions de nous distancer de la négativité. Pour peu de volonté, tôt ou tard nous nous verrons baignants à nouveau dans la lumière, d’où l’on pourra poursuivre notre croissance.

Unité

Notre condition comme feuille particulière prendra fin à un moment donné. Lorsque ce jour viendra, nous nous séparerons de l'arbre de la vie et dériverons doucement en direction du sol. Pour le court instant que durera cette chute, nous aurons une perspective plus vaste que jamais. Nous pourrons embrasser du regard, l'arbre dans son entièreté – et plus seulement une petite partie de lui. On atteint un degré d’illumination peu avant que notre vie se termine.

Sur le sol, la matière qui formait notre corps se décompose graduellement. La gouttelette d'eau qui est notre véritable Moi est absorbée dans le sol. On rentre chez-soi, dans l'univers métaphysique. Nous refaisons un avec l’Âme du monde.

Dans ce royaume spirituel, on reconnaît les êtres aimés qui nous accueillent les bras ouverts. Ce sont les feuilles qui sont tombées avant nous. La matière qui constituait leurs corps s’est depuis longtemps altérée au-delà de l'identification, mais leur véritable Moi – les gouttes d'eau – continuent de faire partie intégrante de l'eau dans le sol, tout comme nous à présent.

Après une période de repos passée profondément dans la terre, nous ressentons l'action du Tao nous envahir. C’est le temps d’une nouvelle excursion. C’est le temps d’intégrer de nouvelles leçons.

La puissance du Tao nous pousse vers les racines et nous empruntons le canal de la vie. Nous progressons, à travers le tronc, vers une branche. De cette branche nous nous déplaçons à une plus petite branche et puis à une autre, plus petite encore. Enfin nous identifions la tache verte sur la plus petite branche où nous devons nous trouver. Nous prenons place dans le bourgeon et débutons notre développement. La chaleur de la lumière du soleil nous réchauffe pendant que nous émergeons de nouveau dans l'univers physique.

Ces leçons seront-elles les dernières que l’on aura à intégrer ? peut-être. En les achevant, peut-être pourra-t-on enfin surmonter le cycle de la naissance et de la mort, et atteindre un niveau plus élevé d'existence. Peut-être que l'eau, qui est nous, s'évaporera et fera un avec l'atmosphère – se répandant, légère et invisible, dans la lumière du soleil pour entamer une danse aérienne et papillonner au-dessus… de la vallée.