Vie de Tao

Un respect pour la Vie

Janvier 2001

Pourquoi cultiver le Tao? Il y a tant de courants spirituels; comment le Tao se distingue-t-il des autres? Si des différences existent bel et bien, sont-elles d'ordre significatif ou superficiel?

« Toutes les formes de spiritualité sont identiques – chacune nous enseigne à être de bonnes gens. » Cette opinion m'est venue très fréquemment à l'oreille au cours des dernières années. Certains adeptes du Tao la répètent tellement, qu'elle en est devenue une platitude. À chaque fois que je l'entends, je ne puis m'empêcher de me demander s'ils prennent véritablement conscience de ce trésor spécial qu'est le Tao.

Nous affirmons que la grandeur du Tao vient de ce qu'il transcende les enseignements ordinaires, mais comprenons-nous vraiment ce que cela signifie?

La culture du Tao est un voyage de constantes découvertes. À tout moment durant cette quête de sagesse, nous pouvons nous rendre compte qu'une croyance particulière, qui n'avait pas été mise en doute auparavant, s'avère en fait incomplète. Puisque nous reconnaissons que le Tao est le principe ultime auquel nous aspirons, plutôt qu'une vérité absolue que nous possédons déjà, nous sommes libres de rechercher un concept plus complet là où bon nous semble. En tant que Taoïstes, nous avons la liberté – voire le mandat – de nous tenir au-dessus des limites de toute école particulière de pensée.

Nous pouvons constater un exemple de ce processus à l'œuvre en recourant à un enseignement partagé par plusieurs traditions orientales. Cet enseignement soutient que toute vie est sacrée, ainsi ne doit-on jamais tuer. Le fait de tuer annihile l'inestimable cadeau de la vie; donc ce sera nécessairement toujours mal.

Il est facile de nous identifier à ce concept au point de départ. Qui oserait contredire l'affirmation selon laquelle la vie n'a pas de prix et que le meurtre est immoral? Prenez note, cependant, que cet enseignement s'applique littéralement à toute forme de vie. Sous sa forme la plus traditionnelle et la plus pure, même le meurtre d'insectes est désapprouvé.

En fait, on pourrait avancer que le meurtre de créatures faibles et relativement insignifiantes constitue un plus grand mal encore. À la différence des lions et des tigres, les petites créatures ne possèdent aucun moyen de défense; ainsi nous devons leur démontrer davantage de compassion.

C'est l'un des thèmes du film : The Next Karate Kid [Le Nouveau karaté kid] avec Hilary Swank dans le rôle de Julie-san, la dernière élève de M. Miyagi. Lors d'une scène, Julie et M. Miyagi s'asseyent pour dîner en compagnie d'un groupe de moines japonais. Julie, sur le point d'entamer son bol de riz, remarque un cafard sur la table. Elle saisit une chaussure et s'apprête à l'écraser.

Juste avant que sa chaussure ne heurte la table, le moine installé à ses côtés balaie le cafard dans sa main avec la rapidité de l'éclair, le sauvant in extremis d'une sale mort. Il le laisse partir avec une expression affectueuse et douce tandis que Julie le fixe d'un air déconcerté. Elle ne comprend pas. Elle continue à demander : « Mais quoi? Quoi? » pendant que les moines se lèvent et se retirent.

M. Miyagi explique que les moines entretiennent une vénération absolue pour la vie. Ils se gardent de donner la mort, même à un cafard. Quoique lui-même ne vive pas dans un temple, ajoute-t-il, cela ne l'empêche pas de respecter, lui aussi, toute forme de vie.

Je trouve cette scène dérangeante pour certaines raisons. Voici la première : c'est une critique voilée de l'Occident – Julie représente les Occidentaux « ignorants » qui éprouvent bien des difficultés à comprendre le caractère sacré de la vie. Mon expérience m'a appris que c'est là un stéréotype injuste. Le deuxième problème que me cause cette scène est le suivant : la philosophie qu'elle dramatise est en fait périmée et mène à toutes les sortes de conclusions risibles.

On s'étonnera peut-être de ce que je remette en question une doctrine qui existe depuis que le monde est monde. N'est-ce pas exactement parce que nous nous abstenons de donner la mort que nous encourageons le végétarisme? Si cette compassion absolue envers toute forme de vie est imparfaite, quel sera alors le fondement de notre opposition à la consommation de viande?

Il y a une réponse à ce qui précède, et nous y reviendrons plus tard. Pour l'instant, réfléchissons à ceci : Êtes-vous d'accord avec les moines et M. Miyagi? Si oui, comment réagissez-vous quand vous trouvez une araignée dans votre maison? La tuez-vous?

Nous devons être conséquents dans nos pensées et nos actions. Nous devons prêcher d'exemple : donc, si nous sommes en accord avec la vénération absolue pour toute forme de vie, nous devons laisser vivre l'araignée. Quand j'ai posé cette question à une adepte du Tao, elle me répondit qu'elle avait l'habitude de prendre un morceau de papier pour attraper la bestiole sans la blesser et la menait ensuite à l'extérieur.

Elle était conséquente dans sa croyance, mais sa réponse ne résolvait pas le problème fondamental. L'insecte n'a pas à être une araignée, laquelle est relativement facile à capturer. Ce peut être une mouche, par exemple, de telle sorte qu'une capture inoffensive s'avère difficile ou impossible. Comment réagir alors?

Il y a plus. Et s'il ne s'agissait pas un seul insecte, mais bien d'un essaim d'insectes? Par exemple, que feriez-vous si votre cuisine était envahie par les fourmis? Que feriez-vous si votre maison était infestée de termites?

Le même raisonnement s'applique en des cadres autres que le foyer. Et si vous étiez un fermier faisant face à une épidémie de sauterelles? Tenteriez-vous d'en tuer autant que possible afin de réduire leurs dommages au minimum? Si tel est le cas, comment pouvez-vous prétendre croire en l'absolue sainteté de toute vie?

Une étude traditionnelle du Tao amène le problème sous cet angle : Si vous tenez votre bébé et que vous voyez un moustique se poser sur son bras, allez-vous tuer l'insecte? Supposons qu'il est possiblement porteur d'une maladie mortelle, fatale aux enfants en bas âge. Vous avez à peine une demi-seconde pour agir. Comment pouvez-vous ne pas le tuer?

Tout au long des siècles, les gens ont proposé bien des réponses emberlificotées à de telles questions. Par exemple, certains préconisent la récitation d'une prière avant de tuer un insecte, pour abréger le chemin menant à sa réincarnation. Cette pratique n'est jamais devenue très populaire, parce qu'elle crée plus de questions qu'elle n'offre de réponses. Comment les prières pourraient-elles diluer l'absolue sainteté de la vie? Si les prières rendent acceptable le massacre d'insectes, alors que dire du meurtre d'animaux? Et d'humains?

Autre facteur à considérer : cette doctrine de respect pour la vie a été formulée il y a longtemps, au moment où personne n'était au courant de l'existence des micro-organismes. Maintenant que nous savons qu'ils existent, devons-nous élargir la doctrine afin de les couvrir? De toute évidence, ce serait absurde. Chaque fois que vous vous lavez les mains ou vous gargarisez au rince-bouche, bon nombre de décès se produisent à l'échelle microscopique. Notre vénération pour toute forme de vie devrait-elle se faire au prix de notre hygiène personnelle?

De l'autre côté, s'il est acceptable de tuer les microbes et les bactéries, alors pourquoi pas les insectes? Après tout, ce sont tous de petites bestioles vivantes et frétillantes, n'est-ce pas?

À bien y penser, la vénération pour toute forme de vie ne constitue pas un bien grand fondement pour le végétarisme non plus. Quand on consomme les fruits ou les feuilles d'une plante, celle-ci continue à vivre; mais quand on mange la racine d'un légume (une pomme de terre, par exemple) on vient en effet de signer son arrêt de mort. Comment cela peut-il se concilier avec un respect absolu envers toute forme de vie, peu importe à quel point elle est insignifiante et négligeable?

Supposons qu'un végétarien s'échoue sur une île comme le personnage de Tom Hanks dans le film Cast Away [Seul au Monde], une île où il n'est absolument aucune plante comestible. Devrait-il abandonner temporairement ses idéaux végétariens afin de survivre? Si oui, ne violerait-il pas le caractère sacré de la vie simplement pour sauver sa propre peau?

Si l'on réduit le problème à son essence et réfléchit vraiment à la doctrine adoptée par M. Miyagi et les moines, on constatera qu'il est possible l'entortiller sans le moindre effort. Ce n'est pas un enseignement qu'on saurait inclure dans le Tao moderne.

Là encore, puisque nous sommes taoïstes, nous avons la liberté et le mandat de nous approcher davantage de la vérité. C'est ainsi que nous nous demandons : Qu'est-ce qui se trouve possiblement au delà de la vénération pour toute forme de vie? Quel principe pourrait s'appliquer parfaitement dans toutes les situations et n'entraînerait pas un lot de scénarios ridicules?

Un tel principe existe. Plusieurs éléments le composent, mais fondamentalement il n'est pas complexe du tout. Formulé de manière simple, le principe enseigne ceci : ce que nous révérons est la nature elle-même, et non pas des formes individuelles de vie. Le terme spécialisé pour ceci est Lao Mu – source de subsistance, force créatrice de la vie dans l'univers.

Vous êtes-vous jamais baladé en forêt pour ressentir l'abondance de la vie dans toutes ses variations kaléidoscopiques? Avez-vous jamais senti les relations harmonieusement imbriquées de chaque composante de cet environnement? Avez-vous jamais été saisi par la beauté et la puissance de la nature vivante et respirante? Vous êtes-vous jamais senti comme faisant partie d'elle, et non pas séparé d'elle?

Si vous pouvez répondre dans l'affirmative à l'une ou l'autre de ces questions, vous connaissez au fond de vous-même ce principe que nous essayons de décrire. Vous vous dites peut-être que c'est la chose la plus naturelle au monde. La nature est quelque chose que l'on désire embrasser, pas exploiter.

Quand notre relation personnelle avec la nature est telle qu'on peut établir un contact avec divers animaux à un niveau personnel, une conséquence inévitable en découle : notre désir de les tuer et de manger leur chair diminue naturellement. On se surprend à ne plus souhaiter consommer un animal qui de toute évidence ne veut pas mourir.

Notre vénération pour la nature s'étend à chacun de ses aspects, y compris ses cycles de vie et de mort, le concept d'équilibre naturel et l'idée que chaque chose vivante possède son propre habitat écologique.

En conséquence, quand la nature perd son équilibre dans les environs, ce n'est pas mal de prendre la mesure appropriée pour rétablir l'équilibre. Ce rétablissement peut s'avérer difficile, mais l'important ici, c'est qu'il n'est pas mauvais en soi. La mesure que l'on adopte peut impliquer la conservation de la vie dans certains cas, et donner la mort dans d'autres. Les extrêmes (trop ou trop peu) sont mauvais; la modération (juste assez) est bonne.

Les espèces en voie d'extinction sont une manifestation d'un déséquilibre. Il va de soi que, si l'extinction d'une espèce ne constituait même qu'une infime possibilité, nous voudrions faire tout ce qui est en notre pouvoir afin d'en augmenter la population totale.

L'autre côté de cette médaille est la surpopulation d'une certaine chose vivante au risque d'un désastre écologique imminent. Pour se parer d'un tel désastre, on doit diminuer le nombre de l'animal ou de l'insecte en question. Cela impliquera le meurtre, direct ou indirect.

Si vous étiez fermier et deviez faire face à une épidémie de sauterelles, vous sauriez que quelque chose va terriblement mal dans votre région. Vous feriez certainement quelque chose à ce sujet, si vous le pouviez. Ce quelque chose pourrait finalement résulter par la mort de milliers de sauterelles. Cela ferait de vous un meurtrier selon la vieille école, mais un restaurateur d'équilibre dans la perspective taoïste moderne. Intuitivement, quel point de vue semble le plus raisonnable?

De même, si votre maison est infestée de termites, vous avez un mini-désastre sur les bras. Je crois que vous ne devriez sentir le moindre remords face à leur extermination. Les termites ne sont pas vraiment une espèce en voie de disparition. Supprimer celles qui vivent dans votre résidence ne se compare pas à donner un coup de poing à la nature. Vous les retirez simplement d'un environnement (le bois de construction de votre maison) où ils ne sont pas à leur place.

Une chose importante à noter est que, comme taoïstes, nous ne nous réjouissons ni ne prenons plaisir à tuer ces insectes. Nous adoptons simplement une mesure efficace pour faire quelque chose qui doit être fait, ni plus ni moins. Il n'y a pas de culpabilité ni de raison de célébrer. En fait, il devrait y avoir un attachement émotif minimal. Si nous devons les tuer, nous le faisons sans émotion.

Dans la nature, le meurtre se déroule toujours ainsi. Un prédateur qui traque et tue sa proie agit ainsi pour assouvir sa faim, pas pour le sport, la glorification personnelle, la haine, la répulsion, la vengeance, ni autres déviances humaines de mauvais goût. Le meurtre dans la nature est un acte pur, exécuté sans exaltation ni remords.

Lorsqu'on doit exécuter un tel acte, on suit l'exemple de la nature et procédons avec des intentions pures. Le fait si coutumier qu'est le meurtre dans le royaume des animaux ne soustraira jamais les animaux à la nature; de même, cet acte ne changera en rien notre rapport personnel avec la nature. Notre vénération pour la nature en est élevée, non pas abaissée. Notre compassion pour le bétail innocent, massacré à l'abattoir en est renforcée, non pas affaiblie.

Les petits enfants qui ne savent pas trop quoi faire, jouent souvent avec les insectes et les torturent même aussi. Ils dirigent une loupe sur une fourmi, coupent les ailes d'un insecte volant, ou arrachent les pattes d'une bestiole. Notre respect pour la nature est tel que nous ne pouvons fermer les yeux sur ce type de comportement cruel et immature.

L'élément final de ce principe modernisé concerne le choix humain. Dans la nature, les êtres humains se distinguent de toutes autres créatures, puisqu'ils disposent d'un cerveau hautement développé pour penser. Les animaux n'ont pas la capacité de raisonner et de choisir comme nous. Posséder ce pouvoir de choisir signifie que nous devons l'employer avec soin.

Dans la civilisation moderne, nous avons toujours la possibilité de choisir notre nourriture. L'adoption d'un régime végétarien exprime le refus de contribuer à la demande globale qui régit l'industrie de la viande. C'est un choix honorable, une position contre la cruauté massive et les dommages environnementaux – tous deux étant des affronts contre la nature.

D'autre part, si vous vous trouvez loin de la civilisation, dans une situation où votre survie est en jeu, et que la seule nourriture disponible est de la viande, alors vous n'avez pas vraiment le choix, je dirais. Consommer de la viande afin de survivre, quand aucune autre option n'est possible, ce n'est pas un mal.

Ainsi, notre choix individuel et personnel est une clef à ce puzzle. Nous avons tous le droit de choisir pour nous-mêmes. Il est de bonnes chances pour que ceux d'entre nous qui choisiront de réduire leur consommation de viande apprécieront les bénéfices résultant de ce choix. La science médicale offre une tonne de preuves à l'effet qu'un style de vie végétarien améliore la santé et augmente l'énergie de l'individu. Ceci nous amène à croire que c'est le bon choix, le choix naturel.

De l'autre côté de la médaille, nous n'avons pas le droit d'imposer nos choix personnels à d'autres individus pensants et libres. Le choix ne signifie rien tant qu'il n'est pas adopté volontairement, de plein gré.

Alors voilà un cadre logique, cohérent et moderne qui couvre toutes les situations. Ce cadre incorpore l'enseignement du « respect pour toute forme de vie », en résout les problèmes, et puis l'amène plus loin.

Ce principe peut être énoncé simplement, mais sa simplicité contient des ramifications profondes. Il défend le végétarisme sans ardeur fanatique. Il reconnaît le rôle crucial de la libre volonté et ne condamne pas ceux qui ne sont pas encore prêts à faire le choix naturel. Le raisonnement derrière ce principe est établi sur des structures saines qui ne nous mèneront jamais à des extrêmes illogiques.

Ceci nous démontre que l'essence du Tao se situe à l'opposé du dogme. Le dogmatisme tient certaines croyances (du genre : la Terre est plate) pour absolument vraies et donc au delà de l'interrogation. L'étude du Tao, en revanche, est une recherche d'éclaircissement où l'on approfondit continûment notre compréhension des vérités spirituelles.

Cette recherche débute par la prise de conscience voulant que nous ne soyons pas limités à un ensemble d'enseignements donné. Nous ne sommes pas liés par des règles arbitraires. Nous pouvons nous brancher à n'importe quelle source, intellectuelle ou intuitive, religieuse ou scientifique, pour augmenter notre sagesse.

Notre but est d'approcher l'unité avec le principe sous-tendant toute l'existence. Un engagement dans ce processus implique l'aveu de ne pas encore posséder la seule et unique vérité. En d'autres termes, nous ne réclamons jamais le monopole sur les vérités de propriété. Ainsi notre attitude est celle d'une humilité et d'une volonté à apprendre.

Le Tao se révèle être le paradigme du dynamisme ultime. C'est le paradigme qui se réinvente. Voilà comment le Tao dépasse des enseignements ordinaires. C'est ce qui le rend unique et précieux.

Et voilà, chers amis, pourquoi nous cultivons le Tao!