Vie de Tao

Le Piège de la connaissance

Septembre 2000

Notre article de juillet, « Tao et connaissance », s'avère être un sujet de discussion aussi chaud que « Face à la viande ». Certains lecteurs en parlent avec éloge, alors que d'autres, indignés, expriment leur opposition contre ce qu'ils perçoivent comme un dénigrement de la technologie. Quelques-uns me font même l'affront personnel que j'ose défier le caractère sacré de la science. « L'ironie ne vous a sûrement pas échappée, » écrivent-ils, « que vous utilisez une page web, pinacle moderne de la science informatique, pour dénoncer la science! »

De loin le thème le plus commun de ces messages, la notion selon laquelle la connaissance est un outil, et, comme tous les outils, demeure absolument neutre. L'effet qu'elle entraîne dépend entièrement de l'intention de son utilisateur. Comment peut-on émettre un jugement de valeur là-dessus et le classer comme inférieur à l'intuition, si ce concept appelé « connaissance » ne possède aucune valeur intrinsèque?

Ces lecteurs utilisent souvent la hache comme exemple pour appuyer leur argumentation. Une hache est un bon outil quand nous l'employons pour couper le bois de chauffage, mais un mauvais outil quand nous l'employons pour blesser ou pour tuer quelqu'un. L'usage est le facteur crucial ici. La hache ne peut pas être bonne ou mauvaise en elle-même; la façon dont elle est utilisée crée cette distinction. Ne dirait-on pas que c'est exactement pareil pour la sagesse, la connaissance, l'intuition et la logique? Ne sont-elles pas également de simples conduits pour l'intention humaine?

Ma première réponse à ce qui précède est que la philosophie du Tao ne s'oppose pas à la science per se. Le véritable taoïste ne décourage pas la poursuite intellectuelle de la connaissance. Si l'article de juillet donne cette impression, cela est entièrement dû à l'insuffisance de mes habiletés d'écriture. Je puis parfaitement convenir que des concepts tels que la connaissance et la sagesse sont complètement exempts de valeurs positives ou négatives en eux-mêmes. Cette idée, si commune, en est presque devenue une platitude. En fait, c'est le point auquel la plupart des penseurs conventionnels s'arrêtent, mais Lao Tseu et d'autres sages taoïstes vont beaucoup plus loin.

L'analogie exacte employée fait vraiment une différence dans cette discussion. Par exemple, en raison de l'extraordinaire pouvoir de la connaissance, je pourrais déclarer en toute équité qu'un pistolet est une meilleure analogie qu'une hache pour la connaissance. Un pistolet est également neutre en soi, mais considérez ceci : quelles que soient vos intentions en tirant du pistolet, bonnes ou mauvaises, si votre tir est précis vous allez soit blesser ou tuer. Par conséquent, quand on est en possession d'un pistolet (la connaissance) on prend garde à l'utiliser soigneusement et de façon responsable.

Ce qui précède ne veut pas nécessairement dire qu'un pistolet est l'analogie parfaite pour la connaissance. Toutefois, cela dénote la principale faiblesse dans l'assertion à l'effet que les outils sont intrinsèquement neutres. Bien sûr qu'ils le sont; on peut s'entendre là-dessus sans posséder un doctorat en philosophie. Le problème est le suivant : cet argument est une simplification excessive qui ne révèle pas la facilité avec laquelle certains outils peuvent être utilisés à mauvais escient. Une bombe atomique n'est ni bonne ni mauvaise non plus, mais peu importe la pureté de vos intentions, si vous en relâchez une, vous allez causer quantité inimaginable de misère humaine.

Or peut-on facilement abuser de la connaissance? Nous pouvons tous constater les fruits extrêmement bénéfiques de la connaissance et ne devrions pas les prendre pour acquis. En même temps, pensez aux milliers d'avocats qui, quotidiennement, emploient leur savoir considérable pour tordre la vérité en quelque forme de bretzel qu'ils désirent. Pensez à la recherche légitime dans le domaine de l'intelligence humaine qui étrangement devient justificatrice d'opinions racistes. Pensez à l'impressionnante prouesse intellectuelle qui s'est infiltrée dans la formulation et les écrits ultérieurs du marxisme (sûrement l'une des causes les plus singulières de misère humaine jamais connues par l'Homme, une fois dans les mains assoiffées de pouvoir). Pensez à la tonne littérale de raisonnement, de logique, et de justification nazis derrière l'Holocauste.

À l'échelle individuelle, l'effet négatif le plus commun de la connaissance est l'arrogance. On peut le constater chez les gens à tout moment. Voire en nous-mêmes, peut-être. Le Piège de la connaissance est insidieux; son influence se fait sentir un peu partout.

Le principal symptôme du Piège de la connaissance est la perte de contact avec la réalité fondamentale. Sans la gouverne de la sagesse, la connaissance peut faire des trucs plutôt amusants à votre Moi et tordre vos perceptions sans que vous n'en soyez le moindrement conscients. L'arrogance est à ce point banale précisément pour la raison suivante : lorsque nous sommes embourbés dans la poursuite de la connaissance, nous oublions facilement notre véritable insignifiance - un animal humain parmi des milliards d'autres, vivant sur une minuscule balle de boue au bord d'une galaxie qui elle-même n'en est qu'une parmi des milliards d'autres et dépourvue de toute marque distinctive particulière.

Par le passé, j'ai pu constater à maintes reprises des cas où de jeunes hommes et de jeunes femmes acquièrent une éducation considérable mais échouent lamentablement en tant qu'êtres humains. Ce sont des enfants de parents asiatiques immigrés peinant à n'en plus finir pour inscrire leurs jeunes à des établissements d'études supérieures. De tels parents insistent sur des diplômes avancés et feront tous les sacrifices au monde pour assurer une éducation aussi élevée que possible chez leurs enfants. Ils sont choqués quand leur progéniture si instruite les considère avec mépris et embarras non camouflés. En fait, ces jeunes étudiants ne reculent devant rien pour éviter d'être vus avec leurs parents « ignorants ». Quand ils n'ont pas le choix de leur parler, ils s'adressent à eux de manière condescendante. À quoi servent exactement de multiples doctorats quand ces jeunes ne peuvent pas même se figurer la raison pour laquelle ils devraient respecter leurs propres aînés?, se plaignent les parents, le cœur brisé.

Je suis un grand fan de John Grey et de ses livres intitulés : Les hommes viennent de Mars…, mais je ne puis m'empêcher de noter l'ironie de son divorce d'avec son épouse après deux ans de vie commune, Barbara DeAngelis. Barbara, tout comme John, est une sommité des rapports interpersonnels bien connue. Comment est-il possible que deux personnes aussi bien informées au sujet de la vie conjugale finissent par échouer la leur? Serait-ce que la connaissance seule ne suffit pas?

Parlant de livres... L'autre jour, à la librairie Barnes and Noble locale, je vis deux personnes entrer et s'asseoir à la table voisine. C'étaient des hommes manifestement brillants, les professeurs d'université typiques selon leur attitude, l'intonation de leur voix et leur habillement. Il n'y avait là rien d'étonnant, puisque nous nous trouvions assez près de Cal Tech et de sa communauté intellectuelle environnante.

Ils s'étaient lancés dans une longue conversation au sujet de divers philosophes de l'Histoire et de la beauté de cette science qui occulte le dogme religieux. Tous deux péroraient comme s'ils donnaient une conférence. L'un demanda à l'autre : « As-tu lu Spinoza? Que penses-tu de ses vues sur Dieu? »

Comme il allait répondre, son téléphone cellulaire sonna. Il s'en empara, parla un peu et puis mentionna à l'autre homme que c'était un ami. Ils voulaient que ce dernier les rejoignît à la librairie; ainsi l'ami en question demanda où ils se trouvaient. Ni l'un ni l'autre ne le savaient. Alors ils se retournèrent et s'enquirent auprès des personnes installées aux tables adjacentes. « Barnes et Noble » fut la réponse d'une fille incrédule. Elle ne pouvait pas croire, tout comme moi, que ces deux hommes n'avaient aucune idée d'où ils étaient, après avoir croisé plusieurs panneaux gigantesques annonçant le nom de la librairie.

Ceci, mes amis, est l'illustration parfaite du Piège de la connaissance.

Pourquoi « Tao et connaissance » s'est-il retrouvé au centre de notre petite polémique? Comment se fait-il qu'un article traitant de la limitation de la connaissance a-t-il piqué les nerfs à vif? Peut-être est-ce parce que nous vivons dans un monde dominé par la science, un monde où la technologie occupe le devant de la scène et où la connaissance est littéralement devenue objet de déification. Lorsqu'on démontre que la science est moins que sacro-sainte, tout se passe comme si nous blessions la vache sacrée.

En ce sens, percevoir la connaissance comme un outil neutre est contradictoire. Si elle est vraiment un outil - quoique puissant -, elle devrait être traitée en tant que telle. Un outil est fait pour être utilisé, pas pour être installé sur un piédestal. Ce n'est pas une insulte personnelle quand quelqu'un me dit que son stylo est meilleur que mon crayon. Je puis même décider de changer pour un stylo, si cela peut convenir davantage à l'atteinte de mes objectifs.

Quand on adore un outil, on franchit la ligne entre utilisation et fétichisme. Une révérence et une ferveur au sujet de la science, portée à son extrême, est parfaitement aussi bête et insensée qu'un manque de respect, voire un dénigrement, à l'égard de celle-ci.

Ce que nous préconisons, question de l'exposer aussi clairement que possible, est un équilibre entre connaissances livresques et sagesse intuitive. La connaissance est merveilleuse, mais elle s'avère tout simplement insuffisante en elle-même. On aura toujours besoin de la touche humaine. En dernière analyse, c'est ce qui détermine finalement de quelle façon (bonne ou mauvaise) nous êtres humains utilisons nos outils les plus puissants et potentiellement les plus destructifs.