Vie de Tao

Le Tao du changement

Août 2000

Le chapitre 76 du Tao Te Ching va comme suit :

De son vivant, le corps est tendre et souple,
Lorsque mort, il est dur et raide
Toutes choses animées, les herbes et les arbres,
De leur vivant, sont tendres et souples
Lorsque mortes, elles deviennent sèches et cassantes

Ainsi, ce qui est dur et rigide
Est l'acolyte de la mort
Ce qui est tendre et souple
Est l'acolyte de la vie

Par conséquent, une armée qui semble puissante ne gagnera pas
L'arbre devenu fort sera abattu
Ce qui est gros et puissant occupe une position inférieure
Tandis que ce qui est tendre et souple occupe une position supérieure

Cette leçon semble assez claire. En associant la vie avec la flexibilité, Lao Tseu souligne ici la nature adaptative de la vie et l'importance d'adopter la souplesse comme façon de vivre, de se développer et de réussir. La conséquence de l'inflexibilité n'est rien de moins que la mort elle-même.

Ce concept s'accorde bien avec l'enseignement du I-Kuan Tao au sujet du symbole du yin et du yang. À un niveau plus élevé de compréhension, on voit que le symbole représente les mouvements perpétuels du cosmos, et non pas une scène statique comme on peut d'abord le présumer. La ligne entre le yin et le yang est une courbe suggérant fluidité et circulation. Pris dans son ensemble, le symbole dépeint une réalité dynamique, active, en constante rotation et par essence vivante.

En mettant ensemble ce qui précède, le message devient clair : le monde ne cesse jamais de changer; la seule façon de faire face au changement est d'entretenir la flexibilité en soi. Refuser cette souplesse, c'est récuser le jeu de la vie, en fait. Et la vie de poursuivre son cours sans nous.

On conviendra que c'est un principe simple dont la compréhension n'exige aucune connaissance avancée du Tao. Peut-être se demandera-t-on pourquoi je prends même la peine de traiter d'un sujet aussi fondamental, aussi évident. Or j'espère démontrer ici que, par un léger changement de perspective, on peut transformer ce vieux concept en quelque chose de frais, d'intéressant et qui peut potentiellement changer notre vie.

Récemment un livre assez particulier a retenu mon attention : Who Moved My Cheese? [Qui a piqué mon Fromage?] par le Dr. Spencer Johnson, bien connu pour The One Minute Manager [Le Manager minute], écrit en collaboration avec le Dr. Kenneth Blanchard. Avec un titre aussi curieux, et rédigé par un auteur aussi distingué de surcroît, ce livre semblait sortir de l'ordinaire.

Ma première impression du bouquin fut qu'il ne semblait pas avoir beaucoup à offrir. En deçà de cent pages, avec un texte imprimé en gros caractères à l'intérieur de grandes marges, il était gonflé de schémas simplistes et d'une piètre structure d'« histoire à l'intérieur de l'histoire ». Le lecteur moyen pouvait achever la lecture d'un si petit livre en quelques heures.

Néanmoins, l'ouvrage semblait exercer un bien étrange charme pour quelque chose d'aussi léger. Il avait figuré un bon moment sur la liste des best-sellers du New York Times, et plusieurs compagnies de Fortune 500 l'avaient intégré à leur programme de formation du personnel.

Je suis demeuré pantois en apprenant que même l'armée américaine reluquait ce livre. Peut-être ne devrais-je pas le sous-estimer en me basant sur son aspect plutôt chiche, ai-je pensé. Si je l'approchais avec un esprit ouvert et moins de scepticisme, peut-être pourrais-je en retirer quelque chose. Ceci à l'esprit, j'abordai le premier chapitre et commençai ma lecture.

L'histoire racontée dans Qui a piqué mon Fromage? était une parabole de quatre personnages vivant dans le Labyrinthe; leur but était de manger du Fromage. Deux des personnages étaient des souris qui jouissaient d'une approche directe et simpliste à la vie. Les deux autres étaient des « lutins » nommés Hem et Haw. De la même taille que les souris, ils possédaient toutefois des facultés de raisonnement, des émotions humaines, avec toutes les difficultés concomitantes de tels attributs.

Au début de l'histoire, les souris et les lutins se levaient chaque matin pour se rendre à leur Station de Fromage habituelle, là où un approvisionnement régulier en Fromage les attendait, pour leur grand plaisir. Cela devint une telle routine qu'ils prirent cela pour acquis. Ils se rendaient au lit chaque soir, l'esprit tranquille, ayant tous la certitude que le lendemain serait plus ou moins le même qu'aujourd'hui.

Un jour, tout changea. Nos personnages se rendirent à la Station de Fromage pour constater que tout le Fromage avait disparu. Les souris, en créatures simples qu'elles étaient, acceptèrent la situation d'emblée et s'éclipsèrent, à la recherche d'autre Fromage. Les deux lutins, d'autre part, en restèrent interdits, puis finirent par revenir à la maison, sidérés, désorientés.

Le jour suivant, Hem et Haw se levèrent et se rendirent de nouveau à la Station de Fromage. Tous deux espéraient que tout cela n'avait été qu'un mauvais rêve ou une erreur de leur part. Peut-être le Fromage les attendrait-il comme toujours il les avait attendus? Hélas! le Fromage était tout autant disparu que le jour précédent.

L'irritation gagna les deux lutins. Quelque chose qui avait toujours été, n'était plus. Comment ont-ils osé? N'avions-nous pas droit au Fromage? Mais qui diable a piqué mon Fromage? Et que dire de tous ces projets que nous aurions réalisés en prévision de plus de Fromage? Ce n'est pas juste!

Hem et Haw discutèrent une issue à cette situation. Haw proposa à tout hasard de suivre les souris dans le Labyrinthe, mais Hem refusa. Il se plaisait bien, ici. Il s'était habitué à la vieille Station de Fromage. Il était confortable avec elle. Et si jamais le Fromage revenait? Pas question, Hem allait demeurer exactement où il était et attendre le retour du Fromage.

À la longue, Haw n'en pouvait plus de rester inactif. C'est à contrecœur qu'il osa s'aventurer dans le Labyrinthe sans son ami. Il n'avait pas exploré le Labyrinthe depuis des années, alors quelques appréhensions le tenaillèrent au début. Tout semblait différent, dangereux, voire terrifiant.

Après un moment, alors qu'il s'accoutumait peu à peu aux nouveaux couloirs, Haw se surprit à réellement apprécier cette chasse aventureuse. Il avait encore faim, mais n'était plus effrayé ni timoré. Il avait vaincu son ancienne peur de l'inconnu, réalisa-t-il. Avec une confiance renouvelée, il se mit regretter sincèrement de ne pas s'être engagé dans le Labyrinthe beaucoup plus tôt.

Haw ne put trouver une nouvelle Station de Fromage sur-le-champ. Il dénicha des morceaux ici et là, à peine assez pour le soutenir. En accumulant de l'expérience, il se rendit compte que la meilleure façon de trouver du nouveau Fromage était de se hasarder dans une nouvelle direction. Il apprit également que s'il se visualisait appréciant le nouveau Fromage, cette pensée seule le motiverait et améliorerait ses chances de réussite.

Éventuellement, Haw trouva du nouveau Fromage en abondance et vécut heureux par la suite. Tandis qu'il se régalait, il pensa à son ami Hem. Que faisait-il maintenant? Haw espéra qu'un jour Hem ferait face à la réalité et s'aventurerait dans le Labyrinthe comme lui l'avait fait. C'est ainsi qu'il pourrait voir les nombreuses notes que Haw avait laissées sur les murs du Labyrinthe, tels autant de guides qui l'assisteraient dans sa quête. Ces notes étaient L'écriture sur le mur, un recueil de réflexions de Haw, telles que:

  • Le Fromage continuera de se déplacer d'une façon ou d'une autre; anticipe cela et prépare-toi en conséquence.
  • Hume souvent l'odeur du Fromage; ainsi tu pourras dire quand il se fait vieux. En remarquant tôt les petits changements, tu t'aides à faire face aux grands changements à venir.

Il devrait être assez évident que dans cette parabole, le Fromage représente l'objet de notre désir, et le Labyrinthe, l'endroit où on le recherche. Le Fromage peut arborer différentes significations selon chacun. Ce peut être un bon travail, une grande maison, une relation amoureuse, une famille heureuse, de la renommée, de la chance, une croissance spirituelle ou une santé parfaite. Quoi que ce soit pour nous, c'est le symbole de notre rêve, de nos aspirations; et le Labyrinthe est la scène où nous le poursuivons - ce peut être le bureau, le marché du travail, le jeu de séduction, notre communauté et ainsi de suite.

Plus le Fromage compte pour nous, plus on s'y accroche, et plus il est traumatisant de le perdre. Mais tôt ou tard, on en vient à réaliser que plus vite on lâche prise du vieux fromage, plus vite on peut en trouver du nouveau.

L'étudiant perspicace de la philosophie du Tao aura remarqué que ce qui précède n'est qu'une interprétation stylisée du sujet par lequel nous avons introduit cette discussion. Par exemple, l'observation à l'effet que « le Fromage continue de se déplacer » est simplement une autre façon de dire qu'aussi longtemps que nous vivons, chaque chose évolue de manière dynamique. Le changement est la constante universelle. Le symbole du yin et du yang continue de tourner et jamais ne s'arrête.

Remarquez à quel point cet enseignement s'applique à toutes les situations de la vie. À un certain niveau, tout ce dont nous avons parlé a du sens - peu importe ce que le Fromage représente pour vous. C'est parce qu'un schème sous-tend toutes les actions humaines. Ce schème fait partie du Tao, que nous définissons comme le principe universel sous-tendant l'existence même.

On peut comprendre l'attrait de Qui a piqué mon Fromage? pour le monde des affaires. À notre époque, les changements rapides nous surprennent et les entreprises doivent faire des pieds et des mains pour maintenir un tel rythme. Ce que Lao Tseu signale à l'attention des individus s'applique tout autant pour les entreprises : demeurez flexible, et vous resterez dans les affaires; refusez de vous adapter, et vous vous éteindrez.

Il est malheureux de voir des individus agir exactement comme Hem dans chaque situation. Quand une conjoncture critique survient et qu'une entreprise doit se ressaisir et se réorganiser pour demeurer concurrentielle, il y aura toujours de semblables récalcitrants. On peut facilement les reconnaître, parce ce sont toujours ceux qui lancent des choses comme : « Oh, cela ne s'applique pas à nous » ou : « On ne répare pas quelque chose qui n'est pas brisé » ou mon favori absolu : « On devrait continuer à le faire de cette façon parce que c'est ainsi qu'on l'a toujours fait. »

Il n'est certes pas plus difficile de proposer toutes sortes de raisons originales de résister au changement que de se montrer cynique au sujet du message livré dans Qui a piqué mon Fromage? Certains le tournent au ridicule parce qu'il semble si simple. « C'est trop élémentaire, vraiment rien de plus que le gros bon sens », font-ils remarquer. « Ce livre n'apporte rien de neuf. »

Vrai. Ces commentaires, parmi d'autres qui se montrent encore plus cinglants, sont tout à fait valables. Les caractères typographiques et le matériel superflu destiné à remplir des pages démontre bien l'intention de l'auteur de viser le plus bas dénominateur commun. Sans être en désaccord avec les critiques, je perçois en même temps un autre niveau qu'ils ne remarquent peut-être pas : que simpliste et élémentaire n'égalent pas nécessairement sans valeur.

Peut-être est-ce précisément dû au caractère si fondamental de cette leçon que l'on a tendance à oublier ses implications immédiates dans la course frénétique de notre quotidien. Quand on s'installe dans une situation confortable (ou du moins tolérable), l'inertie apparaît - c'est dans la nature humaine que de succomber à la complaisance. On ralentit, on cesse d'apprendre et d'évoluer; puis, l'on commence à détruire toute flexibilité, tout dynamisme que nous possédions auparavant.

Qu'on se pose cette question : est-il possible de stagner aux niveaux mental, sentimental, financier ou religieux, sans se rendre compte que l'on est en train de s'encroûter dans sa routine? Naturellement que c'est possible! Cela arrive même aux meilleurs d'entre nous, et c'est pourquoi nous avons tous besoin d'un rappel de temps à autres.

Ce besoin à la fois très réel et humain apporte à la simplicité du message une force importante. Peu d'entre nous approfondissent les textes anciens et réfléchissent à leurs significations, mais nous pouvons tous comprendre et nous identifier à une quête personnelle de ce Fromage fugitif dans notre propre Labyrinthe.

Au moment opportun, un tel message peut nous frapper comme une tonne de briques. Il nous réveille et nous confronte au fait que nous ne vivons pas pleinement notre vie. La simplicité, dans ce cas-ci, rend ce message beaucoup plus direct et puissant. « Ma foi », se dirait-on en examinant sa propre situation, « pourquoi ne l'ai-je pas vu plus tôt? »

Souvent nous ne pouvons pas le voir clairement parce que nos facultés de raisonnement et nos attachements émotifs ne nous le permettent pas. Ils tissent une toile complexe de rationalisations et d'aveuglements qui obscurcissent la vérité. Rappelez-vous, ce sont les souris simplistes qui, libres de toute complexité humaine, ont pu s'adapter rapidement aux conditions changeantes. La simplicité recèle une puissance indéniable.

Était-ce l'intention de l'auteur de diffuser la philosophie taoïste avec cette histoire de Fromage et de Labyrinthe? Probablement pas. Dr. Johnson a exprimé ses opinions de la Vérité en ses propres termes. De telles vues ont une correspondance naturelle avec le Tao, puisque le Tao est la Vérité Universelle.

C'est le point que j'ai voulu démontrer. En exprimant le Tao à partir d'une perspective fraîche, un vieil enseignement apparaît soudain dans une nouvelle lumière; en apparence méconnaissable, fort intéressant, il demeure pourtant toujours fondamentalement le même. Peu importe la forme que prend cet enseignement, il traite en dernière analyse du changement éternel et de la façon que nous choisissons de nous y adapter. Appelons-le... le Tao du changement.