Vie de Tao

Tao et connaissance

Juillet 2000

Tôt ou tard, l’étudiant d’authentique philosophie du Tao tombera sur une chose a priori bien curieuse : Lao-tseu ne semble pas être pro-connaissance du tout. En effet, dans le Tao Te Ching on peut rencontrer un certain nombre d’allusions faites à l'idée que la connaissance n'est pas si importante. Ceci peut être difficile à comprendre pour nous, qui pouvons aisément constater en ce monde moderne les œuvres prodigieuses que la connaissance a réalisées pour l'humanité. On sait tous la platitude énonçant que connaissance est puissance; alors comment cette connaissance serait-elle une mauvaise chose?

Le chapitre 19 du Tao Te Ching débute par ce qui suit :

Abandonne la sagacité, renonce à la connaissance
Le peuple en bénéficiera au centuple

Le chapitre 20 commence pareillement :

Cesse l’étude, plus de soucis

Et naturellement le chapitre 48 s’ouvre sur l'affirmation bien connue que la connaissance et le Tao ne sont pas nécessairement la même voie :

Poursuis l’étude, et augmente chaque jour
Pratique le Tao, et diminue chaque jour

Que se passe-t-il donc ici? Le Tao Te Ching serait-il erroné? La connaissance dans ce contexte signifie logique ou science, qui ne sont rien de plus, rien de moins qu’un outil. Nous pouvons utiliser cet outil pour le bien ou pour le mal, mais l'outil en lui-même reste neutre. Pourquoi Lao-tseu présente-t-il donc la connaissance comme contraire au Tao?

En s’attaquant à ce problème, la première chose qu’on doit réaliser est que le véritable message de Lao-tseu n'est pas tant que la connaissance est mauvaise, mais qu'elle est limitée. La capacité de Lao-tseu à discerner les limites de la connaissance est particulièrement remarquable. À travers ses écrits, il nous signale que l'existence ne saurait se limiter aux études scolaires, à la logique et aux produits de la technologie¾ il y a beaucoup plus que cela.

Mais il peut être ardu d’en arriver à cette prise de conscience. Après tout, on n’a qu’à jeter un coup d’œil autour pour constater les scénarios fantastiques que la connaissance a rendus possibles¾ et bien d’autres sont encore à venir. Vous et moi échangeons des pensées et des idées indépendamment de la distance physique par Internet, outil sans précédent s’il en est; nous parcourons le monde à l’aide de voitures, de bateaux, d’avions et d’autres véhicules à des vitesses jadis inconcevables; les scientifiques viennent de tracer la carte de l'ADN humain, avec toutes les implications époustouflantes qu’entraînera une telle découverte. La connaissance ne semble pas du tout limitée. Loin s’en faut : tous les signes à notre disposition suggèrent qu’il n'y a pas grand-chose qui échappe à sa puissance.

Ainsi, qu’est-ce qu’exactement cette limitation à laquelle se réfère si souvent le Tao Te Ching? Il y a du vrai dans ce que raconte Lao-tseu, et la meilleure façon de l'illustrer est de recourir à une analogie de source plutôt surprenante. Vous connaissez peut-être Michael Crichton en tant qu’auteur de Jurassic Park [Le parc jurassique] et créateur de ER [Salle d’urgence], mais vous ne saviez probablement pas que sa philosophie personnelle est fortement influencée par des pensées taoïstes : il a proposé une façon géniale d'expliquer la position autrement embarrassante de Lao-tseu contre la connaissance¾ explication à la fois simple et profonde.

Crichton est un de ces rares individus qui excellent dans beaucoup de domaines de la vie. Il a subvenu à ses besoins durant ses études universitaires en écrivant des romans sous un pseudonyme. Combien pourraient en faire autant?! Il possède des aptitudes intellectuelles et une érudition impeccables; une créativité, une imagination de loin supérieures à la moyenne. Ses travaux autres que Jurassic Park et ER sont devenus des pierres angulaires de la culture pop : The Andromeda Strain [La variété Andromède], Westworld, The Great Train Robbery, Revelation, Rising Sun [Soleil levant]... la liste se poursuit. Ses lecteurs savent depuis longtemps qu’il parvient à vulgariser la science tout en nous divertissant grâce à son esprit d'invention stupéfiant.

Quand par hasard j’ai découvert son commentaire sur le Taoïsme dans Travels [Voyages], ouvrage autobiographique, j'ai su dès lors qu'il aurait quelque chose de significatif à dire. Voilà un homme qui sait exactement de quoi il parle, et dont les vues sont soigneusement réfléchies; d’un raisonnement rigoureux, mais pas nécessairement limité par les convenances. Quand un personnage aussi extraordinaire exprime ses opinions personnelles, difficile de n’y pas prêter une oreille attentive.

Crichton compare la science à un tailleur, et la vie à un homme prénommé George. Le travail du tailleur consiste à prendre des mesures et à faire des vêtements. Il est extrêmement compétent dans l’exécution de ses tâches. En prenant à peine quelques mesures de George avec un grand degré de précision, il sait fort bien calculer d’autres dimensions. De ces mesures et calculs, il peut créer un costume et s'assurer qu’il sied parfaitement. Tellement doué que, une fois les mesures de George classées dans un fichier, d'autres costumes dans le modèle du choix de George poindront sous la main du tailleur et lui iront tout aussi parfaitement.

Cette allégorie est synonyme de tous les grands accomplissements de la science, qui se résume à l'étude de phénomènes physiques (mesures) et à la création d’une technologie à l’échelle d’une telle connaissance (costumes).

Maintenant, on aimerait bien finir par connaître George un peu mieux; on demande alors au tailleur de nous le décrire. Le tailleur consulte ses notes et répond en toute certitude: « George est un 44-moyen.

¾ C’est tout ce que vous pouvez nous indiquer? (La réponse du tailleur nous apparaît plutôt insatisfaisante.)

¾ Bien sûr que non. » Le tailleur est irrité de nous voir assumer qu'il sait si peu de chose. « La taille du cou de George est de 17 et les meilleurs pantalons pour lui sont des 36-38. 

¾ C’est très bien, mais quel genre de personne est-il? Qu’est-ce qu’il aime? Qu’est-ce qu’il n’aime pas? Ses rêves et ses aspirations, vous les connaissez? Et ses espoirs, et ses craintes?

¾ Il... écoutez, vous vous adressez à la mauvaise personne, mon cher ami. »

Bingo. On s’adresse à la mauvaise personne.

Il ne fait aucun doute que la science est un outil puissant. Mais est-ce toujours l’outil approprié pour chaque chose? Ce que le tailleur (le scientifique) est en mesure de nous dire est assurément précis, prouvable et utile dans le but de faire des vêtements (la technologie), et nous sommes dûment impressionnés par l'ajustement et le confort résultants d'une telle exactitude. Mais on voit bien ce à quoi Crichton veut en venir : les renseignements dont dispose le tailleur au sujet de George ne sont pas nécessairement les plus significatifs ou même les plus dignes d’intérêt. Pour vraiment comprendre George (la vie), on doit rechercher ailleurs les réponses à nos questions plus profondes.

Ceci apparaît évident quand on considère le problème de cette façon. En tant qu'êtres humains, nous ne pouvons trouver satisfaction en tant que simples consommateurs des produits de la science. Après avoir utilisé ordinateurs, fait nos appels sur téléphone cellulaire, mangé le repas congelé et écouté la musique cristalline sur chaîne stéréo... nous nous retrouvons seuls, un désir et un vide profonds au cœur. La vie ne se résume-t-elle qu’à cela? Quelle est la signification de l'existence? D’où viens-je, moi, étrange entité consciente d’elle-même? Où irai-je après ma mort, si seulement je vais quelque part?

En poursuivant l'analogie, nous dirions que si l’on veut connaître George, on peut soit échanger avec lui et apprendre de notre expérience, soit retrouver ses amis, ceux qui ont eu des conversations en profondeur avec lui, et les interroger à son sujet.

Traduction : le meilleur moyen de comprendre la vie, l’univers et l’existence, c’est encore de vivre, d’observer et d’apprendre. Nos principaux instruments seraient l’expérience et l’intuition directes. Il peut nous être également d’une aide considérable d’apprendre de ceux qui ont déjà acquis quelque savoir (les amis de George, pour ainsi dire), et c’est alors que nous cherchons conseil auprès de sages, de vieilles âmes et dans les livres de sagesse.

C’est évident, et pourtant ça ne l'est pas. Par exemple, les athées soutiennent que nous provenons du néant et le réintégrerons une fois notre heure arrivée. Toute signification spéciale que l’on perçoit dans l'univers ne serait que le fruit d’illusions. La conscience de soi ne serait rien d’autre que la réalisation imaginée d’un souhait, induite par des interactions électrochimiques complexes dans le cerveau. Nous ne serions rien de plus qu’un corps physique constitué principalement d'eau, à laquelle se sont ajoutés quelques minéraux et un tantinet de gelée protoplasmique.

Le Dr. Isaac Asimov, avant son décès, avait dénoncé avec fougue des ouvrages tels que Le Tao de la physique qui tentent d’établir un rapport entre les concepts taoïstes et les nouvelles découvertes de la physique¾ des interprétations de la mécanique quantique, par exemple. Asimov, tout particulièrement courroucé au sujet de la confiance en l'intuition dans le domaine du spiritualisme, écrivit des remarques corrosives défiant les mystiques d’utiliser leurs pouvoirs intuitifs pour découvrir des particules subatomiques encore inconnues.

Aussi incroyablement intelligent qu'était Asimov, il a commis une erreur flagrante ici. Rendu à ce point dans cet article, vous pouvez deviner où il s’est fourvoyé. Le bon monsieur nous invitait à trouver les mesures de George à l’aveuglette (par l’estimation) ou en questionnant les amis de George qui connaissent bien les tempéraments de ce dernier mais qui ne possèdent pas la moindre notion de l’art de la confection vestimentaire. En examinant le problème sous cet angle, on peut surprendre l’absurdité du défi de Asimov.

Quand l’athée recherche signification et réalisation spirituelle dans les découvertes de la science, il fait fausse route. On peut probablement se figurer bien des choses au sujet de George à partir de mesures détaillées, à la manière d’un Sherlock Holmes. Sans interagir avec lui ni poser de questions à propos de sa personnalité, on peut encore découvrir des données telles que son adresse personnelle, sa profession, ses antécédents médicaux, les noms des membres de sa famille et bien d’autres fragments d’informations par le simple truchement de recherches menées dans ses dossiers personnels. Pour résultat qu’on ne connaît toujours pas George la personne davantage qu’au début de nos recherches.

Naturellement, ce n'est pas un problème si l’on n'est pas vraiment intéressé à connaître George. C'est la base de la perspective athée en regard de la question métaphysique¾ prédisposés à croire qu'il n'y a rien à connaître, ou rien qui ne vaille la peine d’être connu, pourquoi s’embêteraient-ils à tenter de voir plus loin? La différence fondamentale entre ce point de vue et le nôtre réside en ce que nous ne sommes pas aussi convaincus qu’eux. Nous pressentons qu'il peut y avoir réponse à nos questions les plus profondes; c’est pourquoi nous choisissons l'outil approprié, soit notre esprit intuitif, pour nous aider à explorer, à approfondir ces questions.

Il est un danger réel à s’embourber dans trop de données au sujet de George. On commence à s’imaginer qu’on le connaît bien alors qu’on ne le connaît vraiment pas. Tout ce qu’on possède, c’est un ramassis de données qui, à la fin, ne veulent plus rien dire. Non seulement sont-elles inutiles dans nos efforts à comprendre George, on risque même de s’y empêtrer. C'est pourquoi Lao-tseu préconise l’élimination des complexités et des distinctions¾ on est alors en mesure de s’approcher de l'essence de toute chose.

À présent, le lecteur comprendra mieux ce qui amène le I-Kuan Tao à placer la sagesse au-dessus de la connaissance, et l’intuition au-dessus de la logique. Nous devons respecter le pouvoir impressionnant de la connaissance et de la logique, cela ne fait aucun doute, mais tout en conservant un point de vue réaliste et lucide : cette puissance, nous devons être conscients d’où elle se trouve, et d’où elle ne se trouve pas.

Munis de cette lucidité nouvelle, rouvrez le Tao Te Ching; je suis d’avis que vous le verrez d’un autre œil. La position apparemment anti-connaissance s'avère être beaucoup plus nuancée qu’elle en a l’air. N'est-il pas intéressant de constater comment un problème aussi embêtant de prime abord s’est transformé, le temps de lire ces lignes, en sagesse toute simple, et pourtant profonde?