Vie de Tao

Wu Wei

Mai 2000

« Tu sais, j'aime bien cette philosophie du Taoïsme, » remarqua un jour un de mes amis, « mais c'est pas toujours facile à comprendre et je me demande à quel point on peut l’appliquer à la vraie vie. »

J’avais entendu des commentaires à cet effet en maintes occasions. Dans ce cas en particulier, mon copain se référait au wu wei - un concept charnière de la philosophie taoïste. On l’a parfois traduit comme le « non-agir », ce qui, à l’esprit occidental, a semblé équivaloir à ne rien faire. Comment cela saurait-il être un enseignement profond?

C’était un samedi après-midi ensoleillé. Nous nous rendions à la plage de Santa Monica pour une séance d’exercice physique depuis longtemps nécessaire. Alors que je conduisais sur l'autoroute, mon ami continuait d’exprimer sa perplexité: « C’est trop abstrait. Je parie que je suis pas le seul qui ne pige pas ça. »

Il n’avait pas tort : généralement le wu wei n'est pas bien compris. Dans le I-Kuan Tao, l’interprétation la plus commune du wu wei est : « agir sans intention » dans le contexte de l’altruisme véritable - en d'autres termes, en posant de bonnes actions sans attendre bénéfices ou reconnaissance personnels en retour. Si ceci est certainement une recette valide et un but louable, force est d’admettre que c'est seulement un sous-ensemble de l'enseignement global.

On saisira plus aisément le wu wei en tant qu'idéal en observant les polarités inhérentes à l’existence. Les sages taoïstes ne manquèrent pas de constater combien les sots et les dilettantes se cassent la tête pour atteindre un but précis et ne réalisent que très peu concrètement, alors que les maîtres de n'importe quelle discipline semblent pratiquer leur art sans effort et parviennent néanmoins à obtenir des résultats exceptionnels. Pourquoi est-ce ainsi?

Nous étions parvenus à destination : le sud de Santa Monica. Librement accessibles au public, plusieurs anneaux et barres en plein air; ainsi chacun pouvait s’offrir une jolie séance de gymnastique tout en profitant du soleil et peut-être aussi en prenant plaisir à lorgner quelque peu les autres gens. La brise marine gorgeait nos intérieurs de pur bien-être.

Les véritables maîtres d'arts martiaux interprètent le wu wei comme « l’action spontanée » ou le « flux naturel, sans effort ». D’aucuns savent que Bruce Lee est le fondateur du Jeet Kune Do, un style qui, tout comme l'homme lui-même, était imprégné d'emphase sur la vitesse et la puissance. Mais peu sont au courant de ce qu'il ait également fondé le Wu Wei Gung Fu, un art martial dont l’ultime philosophie s’exprimait en ces termes: « Apprenez la technique. Pratiquez la technique. Oubliez la technique. » Au niveau le plus élevé de cette discipline (aussi bien qu’en d'autres arts martiaux), le guerrier devient un avec le flux de la réalité environnante. Dans cet état d'unité, il peut agir sans besoin de recourir à la volition. Aux yeux des spectateurs, il ne semble pas faire grand-chose… et pourtant il fournit le minimum exact d'impact au bon moment afin d'accomplir ce qui doit être fait et pas un iota de plus.

Stephen Hays, un des plus grands experts de Ninjutsu dans le monde, l'exprime en ces termes : « Ayant littéralement élu pour domicile l’invulnérabilité, le guerrier spirituel supérieur au cœur du danger contrôle son environnement à tout instant et ce, sans le moindre effort. » En outre: « C’est en explorant les niveaux raffinés des facultés avancées du taijutsu que le ninja découvre une part plus considérable de grâce dénudée d’effort dans l'accomplissement. » On peut constater que ce sont là des descriptions extrêmement précises de l'état de wu wei, quoique les praticiens de Ninjutsu puissent ne pas utiliser ce terme exact.

Un maître américain, qui répond au nom de Vernon Turner, a démontré le principe du wu wei lors d’un spectacle public légendaire tenu il y a vingt-cinq ans dans la région de Hampton Roads en Virginie. Sans formation formelle dans les arts martiaux, Turner a défié des combattants expérimentés à une épreuve de combat. Pour cette épreuve il a fait face à des ceintures noires chevronnées en succession rapide, et même à un certain moment contre six ceintures noires simultanément. En quelques secondes et à l'aide d’un seul doigt, il les a tous défaits.

Comment a-t-il fait? Turner a décrit plus tard qu'il n’était « qu’un instrument, un brin d’herbe soufflé par le vent: l'herbe s’incline, mais c’est le vent qui fait tout le travail. » Il a insisté sur le fait que la force derrière ses mouvements n'était pas sienne; il avait simplement fait un avec le courant et s’était laissé porter par lui. « Quand je me tiens sur la natte enracinée dans la grâce de cette extraordinaire expérience, » a-t-il écrit, « et vois mes adversaires planer dans les airs et tomber à mes pieds sans effort conscient de ma part, quand je sens mon corps se lever et tomber tel le souffle cosmique, je suis empli d’humilité pour la vie. »

Mon ami et moi discutions de cela pendant que nous nous tenions près des anneaux, attendant notre tour. Une fille au nom de Trish exécutait ses routines. Ses mouvements étaient solides et gracieux. Acrobate naturelle, elle était de loin la meilleure athlète sur la plage. Il y a plusieurs années, un agent de Hollywood l’a découverte aux anneaux et l'a lancée dans une carrière de doublure pour d’importantes stars de cinéma (elle a exécuté des culbutes et des sauts périlleux au grand écran pour Kathleen Turner dans La guerre des Rose et aussi pour Michelle Pfeiffer dans Le retour de Batman). Nous étions loin d’être aussi doués qu'elle et ainsi avons dû travailler plus fort à nos propres routines.

Le concept de wu wei ne se limite pas au Kung Fu. Chaque individu créatif a éprouvé un certain « flux » à un moment ou à un autre. Cette expérience se fait plus évidente en peignant une toile ou en jouant d’un instrument de musique, parce que ces activités rendent tout à fait facile, voire naturel, de se couler dans ce fleuve non-physique d'énergie que nous tentons de décrire. Une fois immergé dans cet écoulement, on perd toute perception du temps et délaisse l'idée du « Moi ». La conscience se dilate alors pour embrasser chaque aspect de l'activité dans laquelle l’on est engagé; nos mains semblent développer un esprit propre à elles, n'exigeant plus notre contrôle conscient. On peut même confortablement se retirer à l’écart dans son propre esprit, prendre plaisir à devenir spectateur pour un moment et s’émerveiller de ce travail qui semble sortir de nulle part. Beaucoup plus tard, longtemps après que l'expérience soit terminée, on peut se rendre compte qu’au cœur du flux, nous étions envahis de béatitude. Tout ceci fait partie de la puissance du wu wei.

Le wu wei est un état de détente; on se sent libre, et pourtant concentré. C'est l'antithèse du conflit et de la lutte. Seul un attachement émotif aux résultats nous amène à lutter pour accomplir quoi que ce soit. Le wu wei se résume à l'effort sans attachement. À la lumière de ceci, il est aisé de voir comment ce concept s'applique non seulement aux arts martiaux et à la pratique artistique, mais également à l’interprétation propre au I-Kuan Tao de donner sans attendre en retour. En s’abandonnant soi-même, en pure harmonie avec le courant, on fait du bien à autrui selon ce qui arrive de manière naturelle et ne ressentons nul besoin de récompense ou d’approbation de nos pairs. Le domaine du véritable altruisme (dont les plus cyniques d’entre nous nieront l’existence) ne laisse point de place aux soucis concernant l’opinion des autres. On y abandonne toute velléité d'être perçu comme un bon samaritain ou un philanthrope, et ceci nous permet de nous concentrer à accomplir la bonne action en tant que telle.

« C’est bien joli tout ça, » lança mon ami, « mais ce que je me demande vraiment, c’est si tu peux utiliser ce principe à chaque fois que tu le veux? Et le mettre en pratique constamment, ça doit être plus facile à dire qu’à faire. »

Je dus admettre mon incapacité à le faire. De temps à autres j’arrivais bien à entr’apercevoir la grâce du wu wei¾ ou même à faire un avec elle¾ pendant quelques moments passagers, mais jamais ne pouvais m’approcher d’une application constante. Cela exigeait un niveau de maîtrise hors d’atteinte pour moi.

Que l’on se pose cette question: est-il possible d’appliquer le wu wei dans des occupations autres que les arts martiaux et les projets créatifs? Nous ne passons pas chaque heure de nos journées à danser, à peindre, à jouer de la musique ou à casser des briques à mains nues (quoique certains d'entre nous le souhaiteraient peut-être); alors comment se servir du wu wei dans les sphères les plus ordinaires du quotidien?

Pensons-y bien. Le wu wei se résume à s’approcher de l’unité avec le flux de la réalité. Ce flux est omniprésent et perpétuel. Nous le représentons comme le courant sous-jacent à l'existence, ainsi par définition la réalité ne peut fonctionner sans celui-ci. Le flux est présent lors de nos interactions sociales avec autrui; il est tout aussi présent quand nous nous adonnons à tout genre d'activité... l'exercice physique, par exemple.

C'était à mon tour de passer aux anneaux. J’essayai d'écarter de mon esprit toute pensée concernant les techniques et les positions corporelles¾ je les avais déjà suffisamment intégrées par d’innombrables heures de pratique. J'avais juste besoin de croire en mes moyens et de me détendre, de m’abandonner dans l'inévitable.

Voilà. Le flux des mouvements forma une configuration, un rythme. Le paradoxe apparent était qu’on pouvait y puiser seulement quand l’on n'essayait pas d’y puiser. Sans effort conscient je me balançai d'un anneau à l'autre.

Dans cet état transcendant, le difficile est devenu facile et l’impossible, banal. Je passai d'un anneau à l'autre. Je changeai de mains en plein ciel à l’apex de mon vol. Mon ami en fut abasourdi, de même que les autres qui faisaient la queue. Ils ne s’étaient jamais imaginé que de tels mouvements étaient possibles.

En mettant pied à terre, l'atterrissage m’apparut parfait, telle la dernière note d’une composition musicale. Je me rendis alors compte qu’il y avait foule autour des anneaux. Des applaudissements délirants éclatèrent dans nos oreilles, nous prenant tous par surprise.

« Mec, j’adore comment t’as fait ça, » me lança l’un des spectateurs. « T’as donné l’impression que c’était tellement facile. »

Sans le savoir, il venait tout simplement de m’offrir la plus grande des éloges.