Vie de Tao

L’Enfer et le Paradis perdus

Mars 2000

Il était une fois un homme à la démarche militaire qui approcha Hakuin, le maître Zen, et qui lui demanda: « Maître, est-ce que le Ciel et l'Enfer existent vraiment? »

Le maître voulut répondre dans l'affirmative, mais savait que ceci donnerait à l'homme une fausse impression. Selon toute probabilité l'homme opérait sous le paradigme banal voulant que le Ciel et l'Enfer existent comme lieux de séjour réels pour les âmes après la mort. Le maître sut ce qu’il devait faire pour percer cette fausse croyance.

« Quel est votre métier ?, demanda-t-il.

- Je suis un général. » Voilà qui expliquait la démarche militaire de ce dernier.

Le maître éclata d’un rire irrépressible. « Mais quel idiot vous demanderait-il de commander une armée? Vous me faites penser davantage à un vulgaire boucher! »

Cette réplique enragea le général. Dans un hurlement il brandit son épée. Il eût pu réduire ce vieil homme sans défense en une seconde.

«Vous voilà au seuil des portes de l'Enfer, » dit le maître. Ces simples mots stoppèrent net le puissant général dans son élan.

Une prise de conscience le submergea. Soudain le général comprit que le maître avait risqué sa vie pour lui enseigner une grande vérité de la manière la plus efficace qui soit.

« Pardonnez-moi, maître, pour ce que j’aurais pu faire, s’excusa le général, à la fois accablé de gratitude, de stupéfaction et de honte.

- Vous voici au seuil des portes du Paradis, » répondit le maître.

Voilà une histoire bien intéressante. Elle nous indique que même les sages de l’Antiquité étaient parvenus à élever leur compréhension spirituelle à un point où ils percevaient le Paradis et l'Enfer comme des états d'esprit plutôt que des lieux.

Plusieurs ne partageaient pas cette opinion, naturellement. L’Homme a toujours produit des descriptions et de vives représentations du Paradis et de l’Enfer. Certains êtres éclairés ont reconnu en ces dernières des métaphores colorées, mais plusieurs les ont prises littéralement. À l'échelle cosmique des choses, c'était il n’y a pas si longtemps que la plupart des hommes croyaient que le Paradis se situait réellement quelque part au-delà des nuages et que l'Enfer était établi profondément sous terre dans un décor obscur et caverneux.

Les détails variaient, mais l'idée globale demeurait la même. Asgard, Valhalla, l’Olympe, Tartare, Schéol, les Champs-Élysées, le Purgatoire... tous des endroits où l’on pouvait se rendre après la mort du corps physique.

Pour plusieurs individus rationnels de l'âge moderne, l'idée du Paradis et de l'Enfer en tant qu'endroits réels est tombée en désuétude. Nous apprécions toujours de temps à autres des contes sur la vie après la mort, mais nous ne croyons pas nécessairement que ces histoires correspondent à la réalité.

Et pourtant, plusieurs y croient toujours. Sans trop d'efforts on peut encore trouver des personnes qui jamais ne voudront abandonner la notion d’un Ciel et d’un Enfer existant bel et bien quelque part. Entre autres, plusieurs chrétiens fondamentalistes citeront volontiers des passages de la Bible pour « prouver » que le Paradis et l'Enfer sont aussi réels que l’épicerie du coin. George W. Bush a fait la manchette l’an dernier pour avoir exprimé la conviction suivante : celui qui ne s’était pas tourné vers le Christ pour son salut se dirigeait vers l'Enfer.

Il y a un certain temps, un groupe d'extrémistes religieux a protesté devant une boutique de Disney dans le Midwest américain. Étonnant, pensez-vous. Comment diable arriver à incriminer le monde merveilleux de Disney? Qu’avaient donc trouvé ces gens pour se plaindre?

Il s’est avéré que ce groupe protestait contre les figurines d'action à l’effigie du dessin animé « Gargoyles [Gargouille] » de Disney. Les personnages principaux de ce dessin animé avaient des ailes semblables à celles d’une chauve-souris, des queues, des cornes et des crocs. Créer des jouets à cette image était synonyme de répandre l'image du démon et à promouvoir la cause de Satan.

Les employées de Disney furent l’objet de menaces de mort et d’harcelantes propositions. On a dit au directeur du magasin, mine de rien, qu'il était destiné à brûler pour toute l'éternité. Apparemment les manifestants prenaient l'idée de l'Enfer très au sérieux.

En cet âge de rectitude politique, il est tentant d’avoir recours à une réplique telle que: « Chacun est correct à sa propre façon ». De tels individus, qui croient en une interprétation littérale de la Bible, n’ont-ils pas droit aussi à leurs opinions? Leur croyance n’est-elle pas aussi valable que toute autre?

Peut-être, mais si nous considérons l’interprétation littérale plus en profondeur nous nous heurterons à de nombreux problèmes de logique. En tête de liste: les horreurs infernales et des plaisirs divins sont des variables totalement subjectives. Ce qui semble horrible pour certains peut ne pas être si mauvais pour d'autres; ce qui est merveilleux ou agréable pour moi peut ne pas l’être pour vous.

Prenons le cas d'un masochiste. Un tel individu ira-t-il au Ciel ou en Enfer? Le Paradis pour lui ne serait-il pas un endroit où pourrait jouir d’une grande variété d’exquises douleurs? Son Enfer ne serait-il pas un endroit où il serait privé de toute forme de douleur? N’est-ce pas là une inversion radicale de la conception communément admise?

Un autre problème, tout aussi boiteux, réside en la difficulté de réconcilier l'existence de l'Enfer avec la nature infiniment bonne de Dieu. Si Dieu aime vraiment ses enfants, pourquoi soumettrait-Il même les pires pécheurs aux châtiments éternels? Pourquoi ne pas simplement arranger un emprisonnement perpétuel, dépourvu de grotesques tortures? Après tout, le rejet du Ciel et la perte de liberté pour l’éternité ne sont-elles pas une punition suffisante en soi?

Prenez par exemple notre système pénal. Que fait-on aujourd’hui de nos plus abominables criminels? La plupart du temps on se contente de simplement les tenir en marge de la société; on ne ressent pas le besoin de leur infliger de douloureux sévices. Ce n'était pas nécessairement le cas jadis, à une époque plus barbare (ou bien, il faut en convenir, dans certaines régions du monde actuel). À ce niveau du développement de l'humanité, la société n’hésitait pas à torturer des prisonniers, et beaucoup d'instruments cruels ont été spécifiquement conçus dans ce but. Non seulement exécutait-on le criminel; les âmes sanguinaires exigeaient aussi la mort dans la douleur et la terreur maximales - d’où la Vierge de Fer [en anglais : Iron Maiden].

(La Vierge de Fer de Nuremberg, pas Iron Maiden le groupe de heavy metal. Utilisé dès 1515 après J.-C., le dispositif comportait des pointes de fer de longueur variable à l'intérieur de son couvercle. Ce dernier se refermait lentement sur sa victime, de sorte que les pointes pénétraient diverses parties du corps juste assez pour causer une douleur atroce - mais pas la mort immédiate. Les pointes les plus courtes étaient exactement situées à la hauteur des globes oculaires; ainsi la victime perdait ses yeux un peu avant que la toute dernière pointe lui transperce le cœur, la tuant enfin.)

La plupart d'entre nous aimerions croire qu’en tant qu’espèce nous avons  dépassé cette phase horrible. Aujourd'hui nous traitons même le pire des criminels de façon humanitaire. Si l’on doit mettre quelqu’un à mort, l’exécution est aussi rapide et indolore que possible.

Comparé à ce système, créé par l’Homme même, un enfer littéral comportant la punition la plus horrible imaginable ne semble-t-il pas sauvage et primitif? Si Dieu est infiniment meilleur que l’Homme sur tous les plans, Sa pitié et Sa compassion ne surpasseraient-elles pas les nôtres? Et si l’Homme lui-même, minuscule, né imparfait et rempli de péchés, peut s’élever au-dessus d’un traitement cruel envers les méchants, pourquoi Dieu ne le pourrait-Il pas également, Lui, l’ultime modèle de perfection?

À la lumière d’une telle perspective, nous arrivons rapidement à la conclusion que si Dieu est réellement la personnification de l'amour et de la compassion, Il ne permettrait jamais l'existence d’un Enfer où les pécheurs brûleraient pour l’éternité. Alors il semble plus vraisemblable que cet enfer est un concept inventé par les hommes dans l’intention spécifique de semer la crainte chez les autres êtres humains. La nature inhumaine et barbare de l'Enfer est simplement un reflet de la personnalité de ses auteurs, créateurs de mythes.

Le moyen de comprendre pleinement ceci est de simplement l’examiner dans le détail. Ceux qui adhèrent toujours à la vieille école n'ont pas pris la peine de réfléchir sérieusement à chaque ramification qu’implique leur croyance.

En y réfléchissant sérieusement, on rejette les chaînes de l'ignorance et de la sauvagerie. On perçoit alors l’inéluctable vérité : le Ciel et l'Enfer existent en chacun de nous. Il ne peut qu’en être ainsi. À tout moment nous avons potentiellement le choix d'éprouver l’un des deux extrêmes ou n'importe quel point entre ceux-ci. Nous ne montons pas au Ciel ni descendons en Enfer après notre mort; nous nous transportons là par nous-mêmes, et quoique la plupart d'entre nous ne le réalisent pas, nous avons la capacité d’y débarquer ou d’en repartir à volonté.

Oubliez tous ces supplices infinis, ces sottises de sempiternelles douleurs. Nous sommes des âmes mûres et des esprits évolués ; nous n’avons plus besoin d’être confinés dans la conformité à l’aide d’histoires effrayantes. À quoi bon une morale dictée et imposée à grands coups de menaces de châtiments ? Notre propre moralité jaillit de notre intérieur, guidée par notre désir naturel de trouver harmonie, amour et unité. Ainsi, notre propre conscience, notre Moi plus élevé, nos leçons karmiques et nos maîtres spirituels nous inspirent et nous guident de manière plus fondamentale, plus efficace que la crainte ne saura jamais le faire.

Les sages avaient raison au sujet du Paradis et de l'Enfer. Nous voyons à nouveau comment leur sagesse antique peut se trouver des lieues en avance sur leur temps, et parfois même arriver à anticiper nos croyances soi-disant « modernes ».