Vie de Tao

Face à la viande (de plus près)

Janvier 2000

L'article paru il y a deux mois, intitulé Face à la viande, a suscité plus de réactions que tout autre essai jusqu'à maintenant. Beaucoup de visiteurs du site le considèrent comme leur article préféré, alors que d'autres m’écrivent pour discuter certains points que j'y ai apportés. Il y a quelque chose au sujet du végétarisme qui semble éveiller l'extrême chez les gens.

Et c'est parfait ainsi. Mon but en rédigeant ces essais est de provoquer la pensée et de stimuler la discussion ; Face à la viande a non seulement atteint cet objectif mais semble également avoir provoqué des ondes de choc à travers le lectorat. L’ampleur de la réaction a entièrement dépassé mes espérances.

Réduit à son essence, Face à la viande jette un regard sur le végétarisme à partir d'une perspective humanitaire. La plupart d'entre nous aimons les animaux en général et n'éprouvons aucun désir de les détruire ni de les blesser, mais en même temps nous consommons aussi de vastes quantités de coupes de viande soigneusement emballées et disponibles dans n'importe quel supermarché. Dans nos esprits, l'association entre d’adorables animaux et une entrée principale de côtes levées est tenue, c’est le moins que l’on puisse dire.

Si nous parvenons à établir le rapport à un niveau émotif, le résultat normal sera une répulsion et une réduction draconienne de notre appétit pour la viande. C'est exactement ce qui est arrivé à Paul et à Linda McCartney. Ils mangeaient du ragoût d'agneau dans leur ranch tout en observant leurs moutons paître dehors, quand soudain ils se rendirent compte qu’ils consommaient la chair de leurs animaux adorés. Ce seul instant d'illumination fut pleinement suffisant pour que l’entière famille McCartney devienne végétarienne sans jamais revenir sur sa décision.

Pour faire suite à la perspective humanitaire abordée dans Face à la viande, je voudrais discuter dans le présent épisode d’une autre perspective, celle qui implique notre perception de la viande versus sa véritable réalité. Lorsque je mange de la viande, je le fais en gardant à l’esprit ce qu’elle est vraiment, et cette conscience s’avère pleinement suffisante pour que se dissipe la majeure partie de mon appétit. Alors si vous ne voulez pas perdre votre goût pour la viande, vous devriez vous arrêter ici et ne pas poursuivre votre lecture plus loin. Soyez prévenus : ce dont nous parlerons ici vous changera irrévocablement; peut-être est-il préférable pour vous de continuer à vivre dans l'ignorance.

Toujours avec moi? Très bien alors. Commençons par nous arrêter pour un moment et prenons le temps de visualiser une pièce de bifteck épaisse et bien juteuse. Évoquez sa tendreté, sa saveur, son arôme. Imaginez y planter votre fourchette et la trancher à l’aide de votre couteau. Mmm...

(Vous vous dites probablement que ce n'est pas un si merveilleux départ pour une diatribe contre la consommation de viande. Accrochez-vous et suivez-moi.)

Certaines personnes, en découvrant de quelle façon les McCartney sont devenus végétariens, émettraient automatiquement l’hypothèse que c'est Linda qui a influencé son mari vers le végétarisme, quand en fait ce fut Paul qui a institué ce changement draconien dans leurs vies. Cette prétention vient probablement de la perception profondément enracinée dans notre culture qui lie le fait de manger de la viande avec la force et la masculinité. Les dames sont censément de sensibles personnes qui surveillent leur poids et dînent de feuilles, de pétales et de rosée, alors que les hommes sont censément les incorrigibles carnassiers qui se gorgent d'aloyau et de filet mignon. Étrangement, manger beaucoup de viande rouge est devenu symbole de virilité. Mais comment diable cela s’est-il donc produit?

On en voit des signes partout. Ces dernières années les participants aux entretiens radiodiffusés ont commencé à se décrire selon leur préférence pour la viande. Ce n’est plus assez, leur semble-t-il, de s'identifier comme conservateur, patriotique, porteur d’armes ou pro peine de mort. De nos jours certains doivent également s’afficher comme de vrais carnivores afin de souligner leur position virile contre toute chose Nouvel Âge ou politiquement correcte.

Quand on s'arrête et réfléchit à cela cependant, on est en droit de se demander quelle corrélation il y a entre manger de la viande et la masculinité. La dernière fois que j'ai vérifié, la consommation régulière de côtelettes de porc et de poulet frit menait habituellement à l’obstruction des artères—jamais à la virilité sexuelle. D'où une notion si absurde tire-t-elle son origine de toute façon? Quel genre de types croient que la consommation de viande les rend plus machos? Sont-ils capables de penser par eux-mêmes?

Un jour que nous commandions de la nourriture végétarienne à un restaurant, notre serveur déclara que s’il passait plus de quelques jours sans viande il se sentirait « faible dans les genoux. » Après son départ, mon compagnon de table glissa, ironique, que de toute évidence je pourrais le vaincre avec facilité, et pourtant je m’étais passé de viande pendant des mois.

Le gourou de développement personnel Anthony Robbins est tout sauf une poule mouillée. C’est un homme gigantesque, en pleine forme et de constitution solide. Dans ses conférences il projette une personnalité puissante et un stock apparemment sans fin d'énergie. Dans ses temps libres il pilote des hélicoptères et pratique les arts martiaux—certainement pas les activités typiques d’une mauviette!

Robbins s'avère justement être un végétarien pure laine. Son régime est beaucoup plus strict que le mien, du fait qu’il a complètement supprimé les plats de viande et les produits laitiers auxquels je me livre toujours de temps à autre. Voici ce qu'il écrivait au sujet de la viande dans son livre intitulé Unlimited Power [Puissance illimitée]:

En outre, savez-vous ce qui donne son goût à la viande? L’acide urique de cet animal décédé que vous consommez. Si vous en doutez, essayez de manger de la viande de style kasher avant qu'elle ne soit épicée. La chair se vide de son sang en même temps que de son goût. La viande sans acide urique ne possède aucune saveur. Introduire dans votre corps l'acide normalement éliminé dans l'urine de l’animal, c’est vraiment cela que vous voulez ?

Réfléchissons à ceci pour un moment. Durant la vie de l’animal, le sang circule dans son corps sans interruption, approvisionnant chaque cellule musculaire d’éléments nutritifs et déplaçant les produits résiduels. Ces derniers se meuvent à travers le corps et l’abandonnent ensuite sous forme d’urine. Puisque c'est un processus continu chez l’organisme vivant, il est tout à fait juste de soutenir qu'à tout moment la chair d'un animal est imprégnée de ses propres pertes corporelles. Bien que ces déchets s’évacuent périodiquement lorsqu’urinent les animaux, la production de pertes cellulaires se poursuit inexorablement dans chaque partie du corps et s’accumule davantage à chaque instant.

Ceci est tout sauf science de pacotille. Ce que nous venons de décrire se tient parfaitement. La plupart d'entre nous ne pensons pas vraiment à cela consciemment, mais lorsque nous revoyons notre compréhension des processus biologiques nous réalisons bien qu’il ne peut en être autrement.

En tuant un animal, on avorte ce processus biologique. La circulation de sang s'arrête, et il n’est plus ni production ni déplacement de résidus dans le corps. Maintenant établissons le rapport et faisons face à la réalité : chaque morceau de viande que vous ayez jamais consommé a baigné dans des résidus cellulaires destinés à la vessie de l'animal. Tenez-vous bien, mesdames et messieurs, pendant que je vous raconte la vérité telle qu’elle est, et ne mâchons pas les mots: de par sa nature même, la viande est littéralement marinée dans la pisse.

C'est inévitable. Ceci est la dure et froide réalité de ce qu’est exactement la viande. Et même si vous frissonnez de dégoût, vous savez au fond de vous même que c'est la pure vérité. Voilà une des raisons pour lesquelles nous devons utiliser des condiments, des assaisonnements et des herbes en faisant cuire la viande. Pensez-y: notre cuisine moderne se résume essentiellement à l'art de dissimuler l'aspect déplaisant du véritable goût de la viande. Avez-vous jamais essayé de manger du poulet ou du porc cru, non cuit? Vous en auriez probablement des haut-le-cœur.

Maintenant considérons de nouveau cette palette épaisse de bifteck bien juteuse que nous avons visualisée, et posons-nous les incontournables questions...

Quelle est l’exacte provenance de ce succulent juteux? Et est-il vraiment si délicieux après tout?

Lorsque le chef fait cuire la viande « en son propre jus », est-ce vraiment une si merveilleuse chose?

Si vous n'êtes pas déjà végétarien, cet article vous a déjà changé de subtile façon. Dorénavant, quand vous mangerez de la viande vous le ferez en pleine conscience de ce qu'est vraiment la viande, et cette pensée seule s’avérera suffisante pour détruire au moins une fraction de votre appétit. Il y a probablement une part de vous même qui ne se montre pas très enthousiaste à cette perspective ; mais une autre partie de vous sait fort bien que la connaissance de la vérité est toujours une bonne chose. Une fois que l’on a gagné ce fragment de connaissance, on ne veut plus revenir à son ancien état d'ignorance.

Ne me dites pas que je ne vous ai pas avertis !