Vie de Tao

Face à la viande

Novembre 1999

Les adeptes du Tao aiment à dire que le Tao est omniprésent. On peut apprendre sur presque tout en demeurant dans son propre environnement, pour peu que l’on sache être observateur. Une manière légèrement différente de considérer les choses s’avère parfois nécessaire; puis, un soudain éclair de lucidité nous saute à la figure sans crier gare.

Je retrouve ces moments de clarté dans les endroits les plus bizarres qui soient. Une telle source est un ouvrage de fiction de l'auteur britannique Douglas Adams. Dans les années 80, M. Adams écrivait une pièce radiodiffusée, Le guide de l'auto-stoppeur de la galaxie. Elle est devenue l’objet d’un véritable culte. La vedette de cette satire de science-fiction était Arthur Dent, un terrien éméché qui avait échappé de justesse à la destruction de la Terre (destruction orchestrée par une flotte de vaisseaux extraterrestres) et qui errait à travers la galaxie d'une mésaventure désopilante à une autre. L'émission devint si populaire qu’elle parut par la suite sous forme de roman et de série télévisée.

Dans un épisode, Arthur se rendit avec ses amis au Vistalactea, le restaurant à l'extrémité de l'univers. Ses amis, bien qu’humains en apparence, n'étaient pas tous d’origine terrestre et jouissaient d’une plus grande expérience du monde que lui. Comparé à leur raffinement mondain, Arthur était ni plus ni moins un rustre, un paysan de campagne si facilement déconcerté par les panoramas et les bruits futuristes.

Ainsi, les yeux écarquillés d’émerveillement (dans son état habituel, quoi), Arthur pénétra dans le restaurant. Celui-ci ressemblait plutôt aux établissements gastronomiques de la Terre qui offraient une jolie vue, excepté que dans ce cas-ci, le paysage était ni un panorama urbain ni une étendue aquatique, mais bien les tout derniers moments de l'Univers—littéralement le spectacle ultime!

Mais comment les dîneurs pouvaient-ils survivre à leur repas, si l’entière création arrivait à son terme? Ici l'astucieux auteur expliqua qu'un instant avant l’extrême fin de l'Univers, le restaurant était transporté en arrière dans le temps grâce à la technologie du voyage temporel, afin de commencer un nouveau jour d'affaires à préparer les repas et les réservations de tables. Jusqu'à ce moment critique, les clients pouvaient déguster leur champagne et leurs entrées tout en jetant un coup d’œil de temps à autre sur l'annihilation du cosmos. Pour accompagner le tout, un groupe de musiciens et un comédien comme maître de cérémonie, par-dessus le marché!

Arthur et ses amis prirent place à table. Le serveur s’approcha pour leur demander s'ils désiraient « rencontrer le plat du jour ». Arthur n'avait aucune idée de ce que cela signifiait, mais son compagnon Zaphod se montra emballé. « C’est cool », dit-il, « nous allons rencontrer la viande ».

Arthur n’était pas préparé à ce qui allait se produire ensuite. Une créature mi-homme, mi-boeuf vint les saluer et procéda à recommander diverses parties de son propre corps. Elle leur dit qu'elle s’était forcée à s'engraisser et s'était diligemment exercée dans le seul but d’offrir la chair la plus savoureuse qui soit pour leur consommation.

Bizarre, n’est-ce pas? Il s'était avéré que la technologie de pointe avait rendu possible l’élevage d’un bétail qui voudrait réellement être mangé et qui serait capable d’exprimer ce désir en des termes on ne peut plus clairs. Ceci horrifia Arthur, mais ses compagnons semblaient plutôt nonchalants à ce sujet.

En conclusion, Arthur, ne pouvant plus se contenir, hurla combien révoltante la chose lui apparaissait. Ses amis en demeurèrent pantois. Ils se retournèrent vers lui et lui demandèrent ce qu’il préférerait plutôt. Sûrement pas manger un animal qui ne désirait pas l’être? Cela ne serait-il pas d’un barbarisme sans nom?

Comment ne pas éprouver d’émerveillement à la lecture de ce morceau d'imagination audacieuse et indigne? Vrai, l'intention de l'auteur en rédigeant ce qui précède était probablement d’extraire le comique d’une situation et rien de plus, mais par la même occasion il nous a également donné beaucoup à réfléchir. Que l’on s’imagine à la place d’Arthur. Que penseriez-vous de manger cette créature qui vous avoue à quel point elle s’impatiente de remplir votre estomac? Ne vous sentiriez-vous pas pour le moins nauséeux?

Il serait tout à fait normal que vous soyez dégoûtés, tout comme Arthur. En fait, cette situation s’apparente presque à du cannibalisme. Pourquoi en est-il ainsi?

En général, la plupart d'entre nous éprouvons une répugnance à manger tout ce qui est capable de communiquer avec nous. Un tel contact ne se borne pas nécessairement à la parole humaine : un regard, un toucher, tout autre genre de communication suffit. C'est pourquoi la pensée de manger nos propres animaux de compagnie nous est insoutenable. Après avoir passé du temps avec eux, nous en être occupés et avoir ressenti l'affection qu’ils nous portent en retour, nous les considérons davantage comme des membres de la famille plutôt qu’une source de protéines.

Malgré tout, comment argumenter contre la logique de Douglas Adams? Entre manger quelque chose qui ne veut pas être mangé et quelque chose qui le désire, comment peut-on raisonnablement justifier le choix du premier pour fin de consommation?

Pour ceux d’entre nous qui écartent ce qui précède en le qualifiant d’impossible absurdité, laissez-moi raconter une de mes propres expériences qui s’y compare par certaines similitudes mais qui n’a toutefois pas impliqué de voyage dans le temps ni de manipulations génétiques.

Cela remonte à la dernière fois où j'ai dégusté un homard, il y a déjà un bon moment. J’éprouvais une de ces rages pour des fruits de mer. Je n'avais pas mangé de homard depuis des années, alors j'ai décidé de commettre cette folie. Je me suis rendu à un restaurant chinois se spécialisant en fruits de mer pour satisfaire mon ardent désir—les véritables connaisseurs savent que nul ne surpasse les Chinois pour l’apprêt des fruits de mer, question goût, rapport qualité-prix, et attitude du service.

J'ai passé ma commande, me suis confortablement assis et ai attendu. Après un moment mon serveur s’est approché, un sceau de plastique à la main. C'est alors qu’une soudaine prise de conscience m'a envahi. Ne m’étant pas présenté à ce type de restaurant depuis un bon moment déjà, j'avais oublié qu'on y présente toujours au client la créature vivante d'abord, afin de prouver la fraîcheur et d’obtenir l'assentiment du client, à la manière d’un petit rituel.

Le serveur m'a montré le fond du sceau. S’y trouvait un homard vivant, griffes immobilisées par des rubans élastiques, se déplaçant faiblement, sans grande conviction, certes inconfortable de se trouver hors de l'eau, ignorant pourtant que son existence était sur le point de se terminer. Rapidement j'ai incliné la tête et le serveur l'a ramené dans la cuisine.

Environ une demi-heure plus tard, le même serveur a déposé un plat de pièces de homard fumantes sur ma table. C'est alors qu’une chose curieuse s'est produite. Je n’arrivais pas à chasser de ma tête l'image du homard toujours vivant. Dans mon esprit je le voyais encore remuer chétivement, plaqué sur le bloc de hachage et expertement taillé en pièces par le chef chinois suprêmement chevronné, puis plongé dans un chaudron d'ébullition.

Dans mon enfance, on m’a appris à ne jamais rien gaspiller et à toujours vider mon assiette. J'ai donc mangé et terminé le homard. Mais avant même ma première bouchée je m’étais bien rendu compte que mon appétit s’était tout simplement évanoui. Une clarté soudaine s’était abattue sur moi sans avertissement...

Je m’étais retrouvé face à face avec la viande.

En vérité, le Tao est partout. On peut apprendre sur presque tout dans son environnement pour peu que l’on soit observateur. Tout ce que ça nécessite parfois, c’est une manière légèrement différente de considérer les choses, et on retrouve le Tao dans les endroits les plus saugrenus. Dans ce cas-ci, je l'ai trouvé... au fond d'un sceau de plastique, se mouvant avec peine.