Vie de Tao

Le Yin et le Yang revus et corrigés

Octobre 1999

Je vous imagine, cher lecteur, vous plaignant à la découverte de notre sujet d’aujourd’hui. « Quoi? Le yin et le yang? Encore?! Y en a pas un peu marre à la fin? Qu’est-ce qu’il peut y avoir de neuf à dire là-dessus? »

J'espère vigoureusement répondre à ce qui précède par la présentation d'informations dont vous n'avez jamais entendu parler auparavant. Par exemple, saviez-vous que les définitions de ces deux mots (yin et yang) dans un dictionnaire anglais bien connu contiennent de grossières erreurs, des faussetés qui ont traîné là durant les dix dernières années sans que jamais personne ne s'en rende compte?

Cette histoire a commencé il y a un certain temps, alors que je parcourais le site Web d’un dictionnaire. L'auteur de cet ouvrage en ligne était Robert T. Carroll, professeur de philosophie à l'Université de la ville de Sacramento. Dans son entrée pour « yin-yang », le professeur a écrit qu'en mandarin, le yin signifiait lune et le yang signifiait soleil.

J’en suis presque tombé de ma chaise. La vraie signification mandarine du yang, dans ce contexte, était ni plus ni moins que le principe actif et masculin du Taoïsme. Mais puisque yang pouvait être employé avec « tai » pour dire soleil en chinois (tai yang), je conçois qu’on puisse faire une entorse à sa signification. Ce ne serait néanmoins pas totalement correct, mais l'erreur ne crèverait pas les yeux.

Yin représentait un cas différent. Si en pointant la lune du doigt vous disiez à vos amis chinois : « Comme la yin est belle ce soir ! », soit ils n'auraient aucune idée ce que vous dites et vous toiseraient, hébétés, comme s’ils avaient surpris la folie ; soit ils éclateraient d’un rire irrépressible en se tapant sur les cuisses. Yin n’a jamais, au grand jamais, signifié lune en mandarin. Ni en n'importe quel dialecte chinois, ni en toute autre langue asiatique. Jamais. Ni de près, ni de loin!

Ainsi comment le professeur pouvait-il commettre une telle erreur? Eh bien, sa connaissance insuffisante du chinois crève les yeux. Peut-être même ne connaissait-il pas du tout cette langue. Ce serait certainement ni la première ni la dernière fois qu’un universitaire ferait étalage de connaissances erronées au sujet de l'Orient sans détenir au préalable une expertise réelle du langage de référence. On pourrait presque imaginer sa démarche déductive : Le yin et le yang sont des dualités, d’accord… Alors, si yang signifie soleil…yin doit donc vouloir dire lune, c’est évident...

Ce n'est pas ce qui s'est produit cependant. Monsieur Carroll a ni inventé ni intuitivement présumé les définitions du yin et du yang. Par souci d’exactitude, il a recherché ces mots dans le dictionnaire. Comment aurait-il pu savoir que ce dernier était inexact ?

L’ouvrage en question fut le populaire American Heritage Dictionary, tiré à plusieurs millions d’exemplaires et consulté quotidiennement par des millions de personnes. L'erreur apparaît non seulement dans chacune de leurs réimpressions, mais également dans leurs éditions sur support CD-ROM. Dieu seul sait qui a commis l'erreur initiale. N’empêche qu’elle y est depuis 1989, et que selon toute probabilité elle s’y trouvait bien avant. Stupéfiant!

Monsieur Carroll n'est pas mon seul exemple de bévues concernant et le yin et le yang. D'autres membres de l’élite intellectuelle universitaire se mettent aussi de la partie. Je me réfère ici à un certain nombre d'auteurs féministes qui affirment que Taoïsme est sexiste, opinion fondée sur leur compréhension du mandala Tai-ki-tou, symbole du yin et du yang.

Comment sont-elles arrivées à cette conclusion? Eh bien, ce symbole représente des dualités telles que le masculin et le féminin, la lumière et l'obscurité, ou le bien et le mal, d’accord? Voilà, nul besoin de chercher plus loin! Notez que le principe mâle correspond aux concepts de « lumière »  et de « bien », tandis que « l’obscurité » et le « mal » sont l’apanage du principe féminin. Voilà la preuve en béton que le sexisme est profondément enraciné dans la culture chinoise. Le Joy Luck Club, cercle féministe, avait raison! Les hommes chinois sont bel et bien des salauds!

Avec tout le respect que nous devons aux féministes, ce qui précède représente une traduction puérile et déformée de la philosophie dualiste du Taoïsme. L’honnête compréhension de celle-ci s’empreint de subtilité et d’élégance, et se heurte aux conclusions hâtives des auteurs féministes.

L'erreur principale de leur logique réside en la présomption d’un rapport linéaire absolu entre deux ensembles donnés de couples d’opposés - comme si l’on juxtaposait les deux paires. Le Taoïsme n’ayant jamais laissé place à un tel enseignement, pourquoi émettrait-on cette hypothèse injustifiée? C’est, dans le meilleur des cas, une réflexion unidimensionnelle.

Le moyen adéquat d'associer deux ensembles quelconques de couples d’opposés est de former une matrice carrée de type deux par deux. Ceci est plus simple à illustrer qu’à décrire:

  Bon Mauvais
Masculin    
Féminin    

Ce tableau démontre clairement que et les hommes et les femmes peuvent être bons ou mauvais - probablement une meilleure représentation de la réalité!*

Substituons l’une des paires à une nouvelle pour accroître notre compréhension de cette logique. Essayons les polarités « évident/caché » au lieu de « masculin/féminin ». Le principe yang peut représenter un attribut manifeste et sautant aux yeux, alors que le principe yin, en contrepartie, représenterait l'aspect complémentaire invisible et voilé :

  Bon Mauvais
Évident    
Caché    

Cela nous donne une description assez décente des divers types d’actions en lesquelles un individu peut choisir de s’engager. Par exemple, en donnant à des œuvres de charité (bon), un philanthrope peut souhaiter tenir secrète son identité (caché) ou convoquer une conférence de presse (évident). Les voleurs de banque braquant des caissiers et terrorisant les clients sont « manifestement mauvais », tandis que l’employé d’une banque qui détourne secrètement des fonds vers son compte suisse n’en serait pas moins un criminel, mais d'une façon dissimulée.

Maintenant réexaminons l'affirmation des auteurs féministes à la lumière de cette compréhension. On notera que notre paradigme anéantit leur conception simpliste « Si Homme = Positif, alors Femme = Négatif ».

J’entretiens l’espoir que cette compréhension forcera également le lecteur à réévaluer la perception répandue du sexisme dans la culture chinoise. Bien que certains obstacles sociaux subsistent bel et bien, la Chinoise moderne mène une existence qui se compare fort bien à celle de ses sœurs américaines de la même couche sociale. La plupart des maris chinois certifieront à regret que leurs épouses sont à des milles du stéréotype de la geisha soumise, si populaire dans les représentations hollywoodiennes.

En guise d’observation finale, notons le fait que dans le mandarin et dans tous les dialectes chinois le terme dont nous discutons présentement est toujours Yin-yang et jamais Yang-yin. Peut-être les Chinois de l’Antiquité étaient d’une certaine façon en accord avec l'expression moderne : « Les dames d’abord »...?

Je me réconforte en ce que Monsieur Carroll a placé ces termes dans le bon ordre - même s’il croit que le yin gravite autour de la Terre!