Vie de Tao

Boire de l’eau… et songer à sa source

Septembre 1999

Lors de ma deuxième année au lycée, j’entretenais l’intime conviction que les Asiatiques et les Américains étaient trop différents. Je croyais d’ailleurs qu’une compréhension véritable entre les deux se trouverait au delà du royaume du possible.

L’élément déclencheur de cette conviction fut un cours sur des religions du monde. Un prêtre catholique assez âgé enseignait ce cours, et bien qu'il connaissait certainement beaucoup le Catholicisme, il m’est vite apparu clair qu'il n'était pas aussi bien informé au sujet d’autres religions. En raison de mon fond biculturel, son manque de compréhension m’irritait particulièrement lorsqu'il traitait de la foi et des croyances asiatiques.

Mes oreilles ont surchauffé alors que nous discutions de la pratique chinoise du culte des ancêtres. La majeure partie des étudiants présents étaient non Asiatiques et trouvaient ce concept confus. Un compagnon de classe a soulevé la question suivante : Par quel raisonnement, par quelle raison les Chinois sont-ils donc forcés à vénérer leurs ancêtres? Le prêtre gesticula, professa son ignorance, et spécula ensuite que les Chinois craignaient les esprits de leurs ancêtres. Peut-être pratiquaient-ils leur rituel dans l’espoir de les apaiser? Par conséquent, ces esprits ne puniraient pas leurs descendants par une quelconque malédiction.

Cela était si loin de la vérité qu’un irrépressible sentiment de révolte a jailli en moi. Je me suis levé d’un bond et ai parlé tout haut pour contredire l’enseignant. Après coup, j’estime avoir probablement fait tout une scène. À ce moment-là, il y a presque deux décennies, l'impulsion insouciante de la jeunesse m'avait possédé - je n'avais pas même considéré une approche plus diplomatique.

De cet incident j'ai appris que beaucoup, beaucoup de gens en Amérique n’avaient pas la moindre idée de ce que signifie le culte des ancêtres pour les Chinois. Ils considèrent cette pierre angulaire de la spiritualité chinoise comme un rituel étrange et exotique, avec tout le cérémonial inhérent aux superstitions primitives.

J'ai également appris plus tard que l'opinion du prêtre catholique était plutôt répandue parmi le clergé chrétien. Une opinion chrétienne fondamentaliste a soutenu que toutes les prières non adressées à Dieu ou à Jésus s'acheminaient vers Satan. En conséquence, beaucoup de missionnaires de Taiwan et d'autres pays asiatiques ont foré dans l’esprit de leurs convertis l’idée suivante : le culte des ancêtres était équivalent au culte du diable. Il est incroyable que cette tradition antique, qui en vérité s’avère une pratique de noble beauté, puisse être aussi mal comprise, dénaturée et faussée.

Alors, que se produisait-il quand, par exemple, quelques chrétiens de Taiwan rendaient visite à leurs parents qui vouaient toujours un culte à leurs ancêtres? Beaucoup refusaient de s’approcher du lieu de pèlerinage, de tenir les bâtons d'encens, ou même de toucher la nourriture qui était donnée en offrande. Tout ce qui entourait le rituel était vicié par la main de Satan, croyaient-ils. Ce niveau d'ignorance, chez un individu qui autrement devrait faire un peu plus preuve de bon sens, est le comble d’une méprisable tragédie.

Il y a un certain temps, j'ai trouvé par hasard un autre élément qui renforçait davantage le stéréotype négatif du culte des ancêtres - mais cette fois d'un angle séculaire. Avant son décès prématuré, l'auteur et scientifique célèbre Carl Sagan écrivait son dernier livre, The Demon-Haunted World [littéralement : Un monde hanté par les démons]. Dans cet ouvrage, Sagan s’insurgeait contre la propagation de croyances irrationnelles dans le monde. Afin d’illustrer le déclin de la pensée scientifique en Chine, l’auteur attira l’attention du lecteur sur le regain "de pratiques chinoises antiques" telles que le I Ching, instrument divinatoire, et le culte des ancêtres (page 17 [de l’édition originale anglaise]).

Voilà : on la retrouvait encore, cette confusion occasionnelle qui met sur le même rang culte des ancêtres et croyances superstitieuses aussi primitives que périmées. Apparemment ce sont non seulement l’individu moyen ni les chrétiens fondamentalistes d’Amérique qui ne comprennent pas cet aspect de la culture chinoise, mais aussi bien de remarquables intellectuels.

Mettons les choses au clair une fois pour toutes: le culte des ancêtres ne découle ni de la peur ni de superstitions, mais bien de la gratitude et du respect - probablement l'échelon le plus élevé de toutes les émotions humaines.

« Boire de l’eau et songer à sa source » est la phrase que les chinois associent le plus souvent avec le concept du culte des ancêtres. Le principe est de ne jamais prendre quoi que ce soit pour acquis. En étanchant notre soif, n'oublions pas le puits d'où l'eau provient. Sans cette source nous ne serions pas en train de boire à longs traits.

De la même manière, on devrait jamais, au grand jamais, prendre sa propre existence pour acquise. Sans nos ancêtres nous ne serions pas ici. S'ils n'avaient pas vécu, aimé, lutté, combattu et survécu, nous n'existerions pas. De même que nous chérissons notre propre vie, il est parfaitement raisonnable de chérir nos aïeux, puisque ce sont eux qui nous ont frayé la voie.

Voilà le cœur du culte des ancêtres: un état de grâce connu sous le nom de gratitude. C'est le sentiment d’être exceptionnellement privilégié; c’est aussi la conscience de représenter un maillon d’une chaîne d’êtres humains qui s’étend jusqu’à la genèse de l'humanité. Ce sentiment vertigineux de faire partie intégrante de la tradition antique procure puissance et force.

À cet égard, le culte des ancêtres ne s’avère pas nécessairement superstitieux. Nul besoin de croire en l’existence de fantômes ou d’êtres spirituels pour éprouver un sentiment de gratitude et d'appréciation. De même, exprimer la gratitude et l'appréciation au moyen d’un rituel ne signifie pas toujours une adhésion à l’existence du surnaturel.

L'emphase mise sur la gratitude embrasse aussi bien d'autres aspects de la pensée chinoise. Par exemple, elle élève la piété filiale à sa juste place : celle d’une éminente vertu. Ce type d'emphase n'existe pas dans l’Occident « moderne », où un trop grand nombre de personnes âgées meurent isolées sans être commémorées par leurs descendants. La pratique chinoise offre un contraste important à cette situation lamentable.

À cet égard, le culte des ancêtres est tout sauf primitif. La capacité d’éprouver de la gratitude appose sur l’individu le sceau humain de la dignité; l'établissement d’actions de grâces ritualisées sont caractéristiques d’un peuple et d’une société véritablement civilisés.

Une raison pour laquelle beaucoup d’Occidentaux éprouvent tant de difficulté à accepter ce concept est l'utilisation fâcheuse du mot « culte ». La connotation de ce mot est entièrement religieuse, avec tout ce qu’impliquent les divinités et les suppliants. Dépourvu de toute autre information, l’Occidental typique supposera d’instinct que les Chinois considèrent leurs ancêtres comme des dieux comparables à Bouddha ou à Jésus.

C'est là une présomption erronée que les Chinois trouveraient ridicule ou risible si jamais ils arrivaient à se figurer l’opinion véritable de leurs amis Américains. J’en conviens, les Chinois croient que leurs ancêtres existent en tant qu'entités spirituelles. Cependant, les élever jusqu’au panthéon divin serait certes tiré par les cheveux !

Peut-être l’emploi du mot « communion » serait préférable à celui de « culte ». Quand les Chinois tiennent les bâtons d'encens dans des leurs mains et font face au lieu de pèlerinage ancestral ou à une pierre tombale, ils sont absorbés dans une prière silencieuse aux morts. La teneur de telles prières implique les salutations, la présentation d’hommages, l'invitation à partager un repas (d’où les offrandes de nourriture), et la demande de veiller à la sécurité des membres de famille.

Notez que les prières chinoises aux ancêtres n’incluent pas de supplications pour des choses telles que la rémission des péchés ou des transgressions, la victoire sur le mal ou sur ses ennemis, ou bien une admission garantie au paradis. On comprendra aisément pourquoi : les membres de famille trépassés sont au mieux des anges gardiens, pas des dieux.

En considérant la chose sous cet angle, la pratique chinoise du culte des ancêtres (ou, devrait-on dire, de la communion avec ceux-ci) apparaît-elle vraiment si bizarre après tout? En Occident, ne nous adressons-nous pas également en prière aux membres de famille qui ont trépassé?

Nous le faisons certainement, et sans présumer que cette bonne vieille tante Ruth est devenue, depuis son décès, Ruth Toute-Puissante, la plus grande Sainte de toutes les Saintes du Ciel. Le prêtre catholique de mes jours de lycée ne supposerait jamais que ces prières pour nos chers défunts résultent de vagues craintes du surnaturel. Les pasteurs et les prédicateurs chrétiens n'affirmeraient jamais que de telles prières encouragent le culte du diable. Carl Sagan, en dépit de ses convictions athées, ne les considérerait jamais comme un rituel alambiqué alliant superstition et irrationnel.

En essence, ce que font les Chinois équivaut exactement à la même chose. Et pourtant les Américains semblent insister pour entretenir des idées plus ou moins fausses au sujet des coutumes chinoises. Serait-ce dû à un obscur besoin, inhérent à la psyché Occidentale, que de considérer l'Orient comme mystérieux et impénétrable ?

Si tel est le cas, la compréhension que nous venons d’acquérir s’avérera peut-être décevante pour certains. En dépit des apparats superficiels et des différents modèles, nous partageons tous le besoin commun et universel d'être en contact avec le monde spirituel. Je dirais en dernière analyse que sous son écorce multiculturelle, notre nature humaine demeure essentiellement la même.

Cette compréhension nouvelle m’offre aussi une perspective fraîche. Elle m'indique que mes vues aussi prétentieuses qu’immatures de lycéen étaient erronées. L'Orient et l'Occident possèdent plus de similitudes que de différences. Une compréhension véritable et mutuelle entre eux n'est peut-être pas un rêve impossible après tout!

One Tao