Vie de Tao

Modération

Juin 1999

Le principe de la modération est-il applicable dans le monde actuel? Nous abordions ce sujet lors d’une récente réunion hebdomadaire. Ce problème attire l’attention sur notre désir d’appliquer des enseignements anciens en cette époque moderne. Comment savoir si c'est un objectif valable?

À l’origine, c’est un pasteur chrétien qui avait soulevé la question dans le cadre d’un cours sur les religions du monde. Le manuel du cours traduisait la modération comme la « voie du milieu », idée que le pasteur jugeait dépassée et dépourvue de pertinence contemporaine. Par exemple, comment trancher précisément à mi-chemin sur la question de l’avortement en utilisant ce principe? Avorter la moitié d'un bébé, peut-être?!

Je suis ravi qu’on ait soulevé cette question. Elle m'indique que les enseignements des sages donnent lieu encore à tant de malentendus. Elle démontre également l'importance de notre mission - diffuser le Tao authentique dans cette société qui semble fascinée par la philosophie chinoise, mais qui se situe encore loin d’une compréhension véritable de ses vérités.

Dans le cas présent, la mauvaise interprétation fut causée par la traduction malheureuse de « voie du milieu » qui ne saurait être le fait d’un locuteur natif. En examinant la littérature anglaise portant sur les enseignements du Tao et du Zen, force est de constater la récurrence de ce problème. Le lecteur qui apprend par ces traductions imparfaites éprouvera fort possiblement la même impression que le pasteur : de tels enseignements ont connu leur utilité lors d’un passé plus simple; en revanche, la complexité de notre présent les rend caduques et inopérants.

Celui qui connaît les enseignements tels que rédigés dans leur chinois originel sait que ce n'est point le cas. Les sages ont énoncé des vérités, des concepts fondamentaux d’une inébranlable constance. Le soleil se lève aujourd'hui, le fera demain et le jour suivant, tout comme il l’a fait pour les innombrables générations du passé. Pour cette raison, nous disons que le Tao est éternel - c'est, essentiellement, une caractéristique fondamentale de l'existence humaine.

Ainsi comment appliquer le concept de la modération aux problèmes modernes tels que l’avortement? Cette question se simplifie une fois qu’on comprend l'esprit de la modération : il consiste à éviter les extrêmes et à trouver un équilibre quelque part entre les deux limites d'un spectre donné. Pourquoi est-ce si important? Parce que les vues extrémistes mènent au fanatisme, lequel entraîne son lot de bagage négatif - croyances restrictives, étroitesse d’esprit…

Ainsi quelles sont les vues extrémistes concernées par la question de l’avortement? Nous retrouvons des factions radicales d’un côté comme de l’autre : les pro-choix et les pro-vie. Les pro-vie extrémistes, souvent associés à la droite religieuse, croient que le fœtus constitue une vie humaine dès le moment de la conception; et puisque seul le Dieu chrétien a le droit de donner la mort, tout avortement pratiqué à un moment ou à un autre de la grossesse équivaut à un meurtre. À l'autre bout du spectre, selon les partisans des opinions radicales, militantes féministes des pro-choix, le choix humain règne en maître absolu, de sorte que même un avortement décidé quelques minutes avant l’accouchement ne serait pas moralement condamnable.

Ce qui précède est, naturellement, une illustration rudement simplifiée de questions complexes. Néanmoins, il est évident que la plupart d'entre nous trouvons les extrêmes contraires à notre intuition. Les pro-vie radicaux, par exemple, ne font aucune concession pour les cas où la mère aura été victime de viol. De la même façon, nous ne sommes pas très intéressés par l'opinion des pro-choix extrémistes selon laquelle chacun peut agir sans égard aux conséquences et utiliser l’avortement pour moyen de contraception, comme si la grossesse était un jeu!

Donc si la modération évite les extrêmes, que nous enseigne-t-elle au sujet de cette problématique? Elle n’impose pas de règles dogmatiques que l’on doit suivre pour chaque cas. De telles règles seraient le produit d'esprits moindres que les anciens philosophes dont nous nous efforçons d’étudier les concepts. Le principe de la modération indique tout simplement que chaque cas est unique en soi et doit être évalué en tant que tel. Parfois l’avortement est la solution appropriée, et parfois elle ne l’est pas. Pas question ici d’avorter la moitié d'un bébé ou de vaciller entre deux extrêmes. En philosophie de la modération, il n’y a pas de « voie moyenne » littérale, telle une ligne fine traversant le centre exact.

On se dira peut-être : « Mais c'est trop simple ! » Si c’est le cas, cela signifie que nous nous trouvons sur la bonne voie. Qu’on se rappelle les attributs communs à toute grande vérité - Puissance, Universalité, Profondeur et surtout, Simplicité. Ce genre de simplicité, une fois compris, résonne profondément dans notre esprit intuitif - ça sonne juste, dirions-nous.

Le principe de la modération sonne juste et vrai. On peut l’appliquer à n'importe quel problème imaginable du monde d'aujourd'hui et de demain. En l’utilisant comme guide, il sait nous orienter vers la sagesse, loin des extrémistes fanatiques. Afin de répondre à la question : « Le principe de la modération est-il applicable dans le monde actuel? », on n’a qu’à se demander : « Y a-t-il des opinions extrémistes, fanatiques et étroites d’esprit dans le monde actuel? » Dans les deux cas notre réponse est la même.