Faire face à la musique

Par Sylvain Paquette

Que signifie le Tao pour moi ? C’est en parcourant une fois de plus les textes de ce cher Deng Ming-Dao que m’est apparue une certaine analogie. En fait, les termes « harmonie » et « cadence » y apparaissaient si souvent que je n’ai pu m’empêcher de relier le tout à ma passion : la musique.
 

Car bien qu’on le dise « inaudible », pour moi le Tao est semblable à un groupe de musiciens qui existerait depuis toujours. Des artistes accomplis, à l’abri de toute erreur, tenant le rythme avec la précision d’une horloge. Et ils accueillent quiconque veut bien se joindre à eux pour une séance d’improvisation.

Or il m’arrive de monter sur scène en leur compagnie – ils sont déjà en train de jouer, comme toujours. Je saisis une guitare et les accompagne. Quel défi que d’improviser sur leur musique, ne sachant jamais à l’avance ce qu’ils vont jouer ! Ils ne le savent pas vraiment eux non plus, semble-t-il. Ils jouent, un point c’est tout.

Le but principal est de m’harmoniser à ces virtuoses. Puisque je possède une assez bonne oreille (mon intuition), je sais reconnaître bien assez vite les moments où je joue faux. Je ne puis m’exécuter plus rapidement qu’eux, même si je le voulais : je dois suivre. Sinon, ce n’est plus de la musique. C’est du chaos.

Parfois, sans prévenir, les musiciens accélèrent la cadence. Alors j’emboîte le pas. Parfois ils décident de jouer en mode mineur, pour revenir ensuite à d’éclatantes mélodies du mode majeur : dans chaque cas je tente de m’accorder à eux. Si au début, mon oreille est un outil essentiel, après quelque temps, une certaine idée de leurs intentions sourd en mon esprit. J’anticipe les modulations, les variations, les progressions… Bien que je ne sois jamais totalement sûr, parfois, juste parfois, je le ressens vraiment – et je n’ai pas toujours tout faux…

Mon rôle se limite à un accompagnement, une réaction conformes aux changements de rythme et de tonalité. Je me dois d’être sensible aux différentes atmosphères et faire preuve de précision. Je n’ai pas à me faire entendre constamment, d’ailleurs. Parfois je joue en sourdine, afin de laisser d’autres membres du groupe prendre l’avant-scène. Parfois je ne fais que les écouter, me laissant imprégner par un thème musical tout frais. Je joue lorsque je sens que c’est approprié. J’arrête lorsque le son de la guitare m’apparaît superflu. Je ne fais que suivre les émotions du moment. Tout le reste importe peu.

À mon grand dam, il est encore de nombreuses occasions où la musique requiert une connaissance de modes et de techniques que je ne maîtrise pas encore. En forçant la note, je tente parfois de jouer sur de tels thèmes ; résultat, triste cacophonie. Voilà encore mon petit ego qui tente d’imposer ses propres idées sur l’ordre naturel des choses – ça ne fonctionne jamais vraiment, en fait. J’en viens à réaliser que si je ne réfrène pas mes désirs, ma participation à la merveilleuse création musicale du groupe sera un massacre. Un chef-d’œuvre de dissonance.

C’est en de tels moments que je retourne à mes bouquins de solfège : il me faut apprendre à bien réagir lors de situations semblables. Je retrouve dans ces livres les principes conduisant à une harmonisation de chaque instant avec ce groupe si particulier. Ceux-ci, entre autres : ne pas tenter d’être arrogant sur scène ; ne pas occuper le devant de la scène ; ne pas rendre les choses compliquées ; laisser les autres membres du groupe mener ; bref, me fondre dans l’ensemble. Si je respecte vraiment ces quelques principes fondamentaux, comment l’harmonie avec ces musiciens saurait-elle m’échapper ?

D’autres sections des bouquins abordent les aspects un peu plus techniques : les gammes que je ne maîtrise pas y sont fort bien décrites, de même que des rythmes peu communs, tels que 9/8 au lieu du 4/4 si familier. Certes, on use peu de ces gammes et rythmes ; néanmoins, soutiennent les auteurs, il s’avère pertinent de les connaître, afin de réagir le plus efficacement possible lorsque le groupe décidera de les adopter.

Va pour les connaissances théoriques. Mais si je ne prends pas la guitare et ne pratique pas de mon côté, comment améliorerai-je mon jeu ? Je ne ferais que reproduire les mêmes erreurs. Alors je répète encore et encore les mêmes gammes, tentant de visualiser leur insertion lorsque j’improviserai à nouveau avec le groupe ; je ferme les yeux et concentre mon attention sur mes doigts. J’y incorpore silences, pauses et soupirs. Je sais qu’un jour ces gammes seront parfaitement intégrées en moi. C’est alors que je me serai focalisé sur les émotions dont je colorerai la musique. Et si jamais je deviens un musicien accompli (ne pensant plus en termes de gammes et de modes, par exemple, mais tout juste en laissant la musique couler hors de moi, sans effort conscient de ma part), ma concentration sera absorbée par le vide le plus pur. Car j’aurai alors compris que pour accompagner cet imprévisible groupe de musiciens, je dois me délester de toute attente, et m’emplir d’une attitude d’acceptation inconditionnelle.

Puis, après de bonnes séances de pratique en solitaire, me voilà de retour sur scène avec le groupe. Oh, je ne suis toujours pas un guitariste prodigieux. Mes mélodies sont simples, mais parfois elles possèdent tout de même une certaine beauté. Je me rends bien compte qu’un jour je devrai trouver un professeur afin de surmonter quelques difficultés considérables – la principale étant de jouer davantage avec ma tête que mon cœur.

Pour le moment, je me satisfais pleinement de cette séance d’improvisation.

Ma seule récompense est la satisfaction d’avoir livré un agréable segment de cette pièce anonyme sans fin. Parfois un tel moment de réussite ne dure que quelques minutes. Mais quelle volupté…

Ma seule motivation est celle de retrouver cette vibration, la plus douce qui soit. Cette sensation d’avoir pris part à quelque chose qui me transcende. D’avoir offert une performance au meilleur de mes capacités, et d’en avoir été conscient.

C’est tout ce qui importe.

Tout le reste est superflu, puisque cette quête d’harmonie engendre le désir de toujours devenir un meilleur musicien.

Cela me rend heureux. Ça donne un sens à mon existence et ça remplit bien mes journées. Car je sais que le groupe jouera sans cesse, que je décide de me joindre à eux ou non ; toujours ils sauront m’accueillir, comme une mère aimante.