Le Sage taoïste moderne

Par Jos Slabbert

1. Une harmonie de paradoxes

Le sage se sait
plus précieux que le renom,
et ainsi, demeure obscur.

Le sage taoïste est composé de paradoxes qui mortifieraient la plupart des gens, mais qui ne semblent pas le tracasser le moindre du monde :

Le sage

- est détaché, et pourtant compatissant ;
- apprécie la vie, et pourtant ne s'accroche pas à elle ;
- est perfectionniste, et pourtant indifférent au succès ou à l’échec ;
- est un homme d'honneur, et pourtant il évite de récolter les honneurs ;
- ignore l'éthique et la moralité, mais mène une vie du plus grand ordre moral ;
- ne s’efforce pas, et pourtant accomplit ;
- sait les réponses, mais préfère demeurer silencieux ;
- a l'innocence d'un enfant, mais possède aussi une incroyable force intérieure.

Ces paradoxes sont en harmonie dans le sage, à l’instar de la nature qui elle-même semble être un mélange harmonieux de paradoxes. Une description du sage en des termes et des catégories conventionnels s’avère donc délicate. En fait, dans la plupart des sociétés, les qualités du sage seraient perçues comme négatives, voire nocives.

 

2. En étroite harmonie avec la nature

Chaque chose prend fin dans le Tao
comme les fleuves se déversent dans la mer.

Le sage taoïste vit en harmonie étroite avec le rythme et le flux naturels de la vie. Sa proximité avec la nature est à la fois organique et spirituelle. Loin de relever du dogme, ce choix lui est tout simplement essentiel. Même au cœur de la ville, il reste intimement lié à ses racines instinctives et naturelles ; sa bonté innée lui sert de guide, afin qu'il ne fasse jamais partie de la ruée sournoise d'une société ignorante à la recherche d’un pinacle imaginaire.

Dans la nature il se sent chez lui – plongé dans les forêts épaisses ou au sommet de montagnes couvertes de brume – loin des artifices. En se déplaçant en des environnements commerciaux artificiels, le sage demeure fidèle à ses impulsions naturelles. Il ne se sent pas chez lui dans un milieu d'envie et d'avarice : si elles ne le laissent pas tout à fait indifférent, les émotions négatives destructives autour de lui ne peuvent le souiller.

 

3. Voyager léger

Le sage se donne
à ce que l’instant lui apporte.
Il sait qu'il va mourir,
et il n’a rien à quoi s’accrocher.

Le sage taoïste, en harmonie avec son environnement naturel, mène une vie insouciante sans déployer le moindre d’effort, sachant fort bien que le bonheur ne peut être acheté, gagné ni réalisé, car ce n'est ni un prix, un produit, un but ni une position. En fait, même la conquête du bonheur est un but que le sage ne considère pas. Il sait que le fait de penser à manger ne peut remplacer la joie de manger. Au lieu trop penser et de trop parler, il se contente d’un mode de vie que la plupart des personnes sophistiquées qualifieraient de simple et de naïf.

Le sage mène une vie modeste et sans ostentation et modeste selon les normes d'un monde qui se consacre au gain matériel et à la vanité. Il vit avec peu de désir et presque aucune attente. Si par hasard la richesse venait à sa rencontre, il l’accepterait gracieusement, mais sans toutefois s'accrocher à elle. Au besoin ou si les circonstances ne laissaient aucune autre alternative, il abandonnerait ses possessions matérielles sans l’ombre d’une plainte.

Il savoure chaque moment de vie qui lui est donné à apprécier et souffre avec grâce quand un inévitable moment de souffrance lui échoit.

 

4. D’équanimité

Quand il n'est aucun désir,
toutes choses sont en paix.

Calme dans la victoire. Tranquillité dans la défaite. Sérénité une fois confronté au caractère inévitable de la souffrance. Le sage ne compte pas sur l’extérieur pour se pourvoir de force spirituelle, car il sait : une dépendance à l’égard de facteurs externes – tels que le statut, la richesse, la popularité, l'hédonisme, le succès, le savoir et les relations humaines – est la raison pour laquelle l'homme moderne se froisse si facilement face à la défaite, l’insuccès ou la perte.

Le sage est indifférent au succès ou à l’échec. Il comprend bien qu’une vie gouvernée par une ambition égocentrique n’aura jamais aucun sens, peu importe à quel point on réussit dans la vie, peu importe toutes les apparences extérieures positives avec lesquelles on prend soin de la parer.

La vie elle-même acquiert une signification une fois seulement que l’on satisfait ses besoins spirituels en vivant en harmonie totale avec le Tao.

 

5. Un guerrier paisible

Il n'est nulle plus grande illusion que la peur,
nulle plus grande erreur que de préparer sa défense,
nul plus grand malheur que d'avoir un ennemi.

Celui qui peut voir par delà toute crainte
sera toujours en sécurité.

Le sage est un homme de paix. Et pourtant, il porte en lui les qualités formidables d'un guerrier.

Il abhorre les armes. Il déteste la guerre. Le grand guerrier, selon lui, est celui qui a su éviter le conflit et n'a jamais dû recourir à la violence. En tant que guerrier, il a appris l'art de maîtriser son adversaire sans humiliation.

Il a le courage de celui qui s'est conquis lui-même. Il ne s'accroche pas à la vie et n’est pas contrôlé par ses propres passions. La perspective de la mort le laisse froid. Avec grâce et courage, il sait faire face tant aux pires imprévus qu’aux pires adversaires.

Ce n’est pas un pacifiste. S’il ne lui est offerte aucune autre alternative, il combattra habilement et sans émotion. Mais il ne se réjouira pas de la victoire, car les défilés de victoire lui apparaissent comme une allégresse horrible de sauvages ignorants. Ni ne craint-il la défaite : elle ne peut darder de sa pointe d’humiliation celui qui a bien peu d’ego à blesser.

 

6. Un arbre invisible

Avez-vous la patience d’attendre
jusqu'à ce que votre boue se stabilise et que l'eau soit limpide ?
Pouvez-vous rester immobile
jusqu'à ce que la bonne action surgisse d’elle-même ?

Le sage ne croit pas que l'action fait l'homme. Il ne s’est pas laissé prendre par l'idée fausse que c'est le fruit qui détermine la valeur de l’arbre. Il sait que le fruit est bon parce que l'arbre est bon. Le sage réalise que l’on doit d’abord commencer par soi-même. C’est notre nature propre qui transforme un acte en quelque chose de bon. Il ne deviendra donc pas un « homme d'action » dans un vain effort de démontrer ses vertus. Le sage sait que la vertu en action se transforme facilement en vanité, voire en cruauté, ruinant par le fait même sa propre raison d’être. Il serait plutôt un homme sans influence, évitant soigneusement l'action égocentrique, et il obéirait à ces impulsions naturelles et spontanées qui découlent de la véritable compassion.

C’est pourquoi, le sage ne fait aucune démonstration de charité. On ne le verra jamais sourire aux caméras en présentant un don à une quelconque organisation caritative. Le sage comprend que la moindre forme de reconnaissance ou d'acclamation publique peut diminuer l’affect positif spirituel qu’une « bonne action » devrait exercer sur toutes les parties concernées. En fait, elle pourrait corrompre et transformer la vertu en vanité. Elle pourrait facilement être employée pour donner à la corruption et l’avarice une apparence d’honorabilité. Nous avons tous été témoins de certains spectacles de charité comme autant d’exercices de relations publiques. Nous avons tous vu de quelle façon les organisations, notoires pour leur exploitation impitoyable de l'homme et de la nature, font étalage de leurs cadeaux aux organismes caritatifs juste à temps pour augmenter leurs chiffres d’affaires en périodes de fêtes. Nous avons été exposés avec écœurante régularité aux révoltants étalages publics de charité, orchestrés par des politiciens en mal de votes juste avant des élections. Le sage évite le genre de bienfaisance qui est au service de la puissance et du bénéfice, et qui s’exerce sous les projecteurs du vedettariat.

Cependant, si la nécessité des circonstances ne lui laisse pas le choix, le sage se présentera en public ; mais ce sera fait avec l'appréhension de celui qui traverse en hiver, un fleuve recouvert d’une fine couche de glace, conscient de ce que la publicité affaiblit les bienfaits spirituels pour chacun.

Le sage préfère de loin le don anonyme, car il sait que cela inspire et fait avancer la civilisation. Un acte de grâce caché est un acte de compassion pure ; c'est la preuve vivante de la victoire de l'esprit sur l’ego, c’est l'essence même d'une société éclairée.

 

7. Un étranger

L’homme ordinaire déteste la solitude.
Mais le sage l’utilise à son avantage,
embrassant son isolement, réalisant
qu’il ne fait qu’un avec l'univers.

Le sage est un solitaire. Il évite tout contact inutile avec les gens. Le simple bavardage, ce n’est pas pour lui. Il abhorre le commérage, les racontars. Il évite de trop parler. La plupart des gens trouveraient probablement sa compagnie ennuyante. Cela lui importerait peu : sa propre popularité le laisse indifférent.

Le sage est éternel. Il vit en dehors des paradigmes et des idéologies collectifs contrôlant et manipulant la société à tout moment. Il semble immunisé même contre les tentatives les plus subtiles d’endoctrinement ou de manipulation.

Il se déplace dans la société sans s’y immerger. Il se tient à l’écart de ce que d’aucuns considèrent « à la mode ». Il prend pas part aux préjudices socialement acceptables. Il refuse de se joindre aux prétentieuses démonstrations verbales du chic intellectuel dernier cri.

Les changements historiques de paradigmes ne le perturbent pas. Il sait que tout change, cependant que rien ne change. Sa perspective est celle de l’éternité, plus vaste que n'importe quelle dimension scientifique. Pour cette raison, le sage reste calme en période de crise. Même si l'humanité perd sa foi en ce dans quoi elle l’a dernièrement investie, le sage taoïste demeure imperturbable. Il n'investit pas sa foi dans des concepts artificiels et n'a donc pas de foi à perdre.

Le sage vit hors d’atteinte de « l’esprit de groupe » dictatorial ; le Zeitgeist (l’air du temps) inconscient de son époque le laisse indifférent – ainsi il a peu à voir avec la culpabilité collective de la société de son temps. Mais il essaiera de vivre en périphérie de la folie humaine aussi discrètement que possible. Seulement quand il n’aura plus le choix, s’opposera-t-il activement aux illusions prédominantes de son époque. Ce sera fait avec courage et les persécutions conséquentes seront encaissées dans une silencieuse dignité.

 

8. Un marginal

Rejette la sainteté et la sagesse,
et les gens seront cent fois plus heureux.
Rejette la moralité et la justice,
et les gens agiront correctement.

Le sage ne se tracasse pas des règles ou des lois. Il agit comme s’il avait apparemment oublié les principes d’éthique ou de morale. Il ne cherche pas à savoir a priori si quelque chose est acceptable aux yeux de la société avant d’agir. Il mène une vie spontanée. Il ne fait que suivre ses désirs naturels ; pourtant ces désirs sont si vertueux, en si parfaite harmonie avec le Tao, qu'il mène une vie du plus grand ordre moral ou éthique. Mais il agit ainsi inconsciemment et sans la moindre trace d’un quelconque plan préétabli.

Naturellement, le sage violera inévitablement les règles ou les lois qui se poseront entre lui et la compassion. Plus la société dans laquelle il vit est injuste, plus il entrera en conflit avec ces lois qui violent le simple savoir-vivre. Le sage pourrait ainsi devenir involontairement « politique », mais ce serait à contrecœur et de manière réservée, étant toujours à la recherche d’une solution à l’amiable. C'est justement en raison de son dégoût évident pour la vie politique que le sage devient si efficace quand il embrasse une cause politique.

 

9. Celui qui ne dispute pas

La recherche de connaissance
crée continûment une soif d’autres connaissances.
Mais celui qui a choisi la voie de l’insondable
devient plus humble chaque jour.

Le sage taoïste n'est pas intéressé par la connaissance comme forme de pouvoir. Il ne veut pas remporter de discussions. Il sait que le fait de gagner des discussions ne change pas les êtres humains pour le meilleur. Il n’est pas davantage intéressé à gagner des discussions en étant silencieux. Il ne veut pas discuter. Aucun dessein secret ne se retrouve en lui. Il adore être silencieux, vraiment silencieux.

Le sage sait que la connaissance mène inévitablement à une prise de position et qu'elle devrait être traitée avec la même révérence et la même crainte que l’on réserve aux armes de destruction. Ainsi il prendra garde à ce que son savoir ne devienne pas source de compétition ; il prendra soin de protéger son savoir du regard jaloux d’autrui.

Contrairement aux intellectuels occidentaux, le sage taoïste ne partage pas la croyance désespérée en la puissance libératrice du savoir. La connaissance – il le sait d’instinct – n’est qu’une forme d’asservissement parmi tant d’autres, rien de plus qu’un de ces produits avec lesquels on pavane sa supériorité. C’est un autre moyen de contrôler et de manipuler, sans plus. Considérée comme telle, c'est une forme de pouvoir qui n'a rien à voir avec le bonheur d’être en harmonie avec Tao. Ainsi, le sage se reposerait à l’ombre d’un bel arbre, buvant son vin à petites gorgées, en union merveilleuse avec son environnement, plutôt que de s’agiter et de perdre son temps à rechercher davantage de ce savoir qui mène en définitive à un plus grand esclavage.

Le sage taoïste n'est pas intéressé à acquérir de la sagesse, car il sait que la sagesse est souvent travestie en outils de manipulation et de destruction par des hommes puissants et mauvais. Il ferait remarquer comment les livres de sagesse, en particulier les ouvrages se prétendant d’inspiration divine, ont été employés abusivement par des hommes de pouvoir, dans le but de promouvoir et de justifier le mal.

Le sage taoïste n'essaie pas consciemment d’acquérir de la vertu. Il sait que la vertu en action s'évapore inexorablement. Elle mène à la vanité et à une soif de renommée. Dans leur soif de renommée, les hommes se bousculent et la compassion se transforme en cruauté.

Aux yeux du sage taoïste, la connaissance, la sagesse et la vertu deviennent trop aisément les outils de manipulateurs – donc la source même du mal.

Le sage taoïste sait d’instinct qu'il ne deviendra bien informé, sage et vertueux que s’il ne fait pas de ces trois qualités son but ultime.

 

10. De silence

Enseigner sans mots,
agir sans actions :
c’est la voie du sage

Le sage taoïste comprend qu'il est généralement futile d'argumenter au sujet des impondérables. Il réalise que nos concepts de Dieu sont des images imparfaites créées par nos propres esprits. Il n'argumenterait pas au sujet de l’existence ou de l’inexistence du Tao. Il sait qu’on ne peut comprendre l'incompréhensible ni prouver l'improuvable. Il accepte l’aveuglement partiel de l'homme, en particulier aux dimensions spirituelles ; ainsi, il est conscient de ce que discuter augmente rarement la capacité de l'homme à voir plus clair.

L'ardeur des jeunes missionnaires à l’œil étincelant fait défaut au sage. Il a l’air renfermé, voire suspect, et éprouve de la réticence à partager le fruit de ses réflexions avec quiconque. Il est rare qu’il communique verbalement ses idées les plus profondes, car il réalise que la compréhension, le discernement et le sens de la perspective se développent surtout par l’expérience personnelle directe, et donc émergent rarement de l’ouï-dire, de secondes sources ou de leçons de catéchèse.

Il le sait : le discernement avisé, fruit de profondes réflexions, est intransmissible. Ce n’est pas quelque chose que l’on peut donner à quelqu'un, tel un cadeau. Chacun doit parvenir à sa compréhension personnelle en son propre temps, de sa propre manière et selon sa propre expérience.

Le sage sait que le langage est limité. Il est utile, et parfois même essentiel, à la transmission de concepts qui pourraient amener l'individu plus près du discernement. Mais alors le destinataire devra se trouver à une étape de son développement qui lui permettra de réagir de façon positive aux concepts communiqués. Il réalise que la transmission de concepts à des gens qui ne sont pas prêts à les recevoir est un gaspillage de salive ; ceci pourrait même aller à l’encontre du but recherché.

Une sensibilité aiguë aux besoins et aux émotions d'autrui constituent donc l’élément crucial des habiletés communicatives du sage. Le sage sait écouter avec patience et sympathie ; sa sensibilité lui dictera le moment approprié pour la communication verbale. Il transmettra rarement ses opinions à de grands auditoires ou à des étrangers.

Étant conscient des dangers et des limites du langage, le sage ne parlera que lorsque c’est inévitable ou crucial, et il agira ainsi avec prudence, éloquence et compétence. Mais son état naturel est celui du silence.

Le sage est profondément conscient de ce que la vérité tend à être altérée plutôt que mise en valeur par la transmission verbale. Il ne s’est pas laissé enthousiasmer par la superstition chrétienne/musulmane/juive de la puissance immaculée du Verbe pour transmettre la vertu et transformer les gens. Or le sage sait : le Verbe est imprécis et ouvert à l’altération, la corruption. Ses effets sont souvent imprévisibles et incontrôlables. Il est capable de contaminer son environnement de malignité alors même qu'il tente de transmettre ce qui est sain. Aussi le sage préfère-t-il demeurer silencieux.

Le sage n’a pas la suffisance de se croire indispensable : il ne s’affuble pas de l'air présomptueux d'urgence que l’on retrouve chez certains groupes religieux qui semblent craindre que l'esprit pourrait s’éteindre s'ils cessaient de le propager par le Verbe – un peu comme s’ils sous-estimaient Dieu.

Le sage taoïste fait tant confiance au Tao, qu'il perçoit le Verbe comme étant accessoire, souvent superflu, et l'individu, remplaçable.

Tel un enfant, il croit que rien ne peut aller mal, car le Tao est mère de toutes les bonnes choses.

Il ne sous-estime pas le Tao.
Il sait que le Tao n'a pas vraiment besoin de lui.
Aussi préfère-t-il être silencieux.

 

11. D’innocence

Celui qui est en harmonie avec le Tao
est pareil au nouveau-né.

Le sage taoïste agit instinctivement, de manière intuitive et spontanée. Comme un enfant, il est inconscient de sa propre innocence et de ses vertus. Sa compassion lui est aussi naturelle que la respiration – il est pareillement inconscient de l’une comme de l’autre.

Il se déplace d’instinct en étroite harmonie avec la nature, comme un bébé se lovant contre les seins chaleureux de sa mère.

L’ignorance de ses propres vertus est sa qualité la plus attachante en ce monde saturé de pompeuse ostentation.

 

12. D’infériorité

Tous les êtres sont clairs ;
Moi seul suis obscur.
Tous les êtres sont pénétrants ;
Moi seul suis obtus.
Tous les êtres ont un dessein ;
Moi seul ne sais pas.
Je dérive tel une vague sur l'océan,
Je souffle sans but, pareil au vent.

Souvent le sage taoïste n'est pas pris au sérieux par les « hommes du monde ». Celui qui se moque de la richesse matérielle ne pourra être jugé que comme étant inférieur et idiot, de par un monde intoxiqué par les possessions matérielles. Celui qui demeure aussi indifférent face aux structures hiérarchiques ne peut être qu’un raté en cet « ère du manager », qui mesure le succès à l’aune de la capacité à manipuler et à dominer autrui. Celui qui se montre aussi honnête et ouvert qu’un enfant ne peut être qu’un imbécile aux yeux d’un monde obsédé par la manipulation et la puissance sournoises.

Le besoin de se préoccuper simultanément de plusieurs problèmes, ce n’est pas pour le sage taoïste. Il ne se tracasse pas au sujet de ses futures stratégies tout en déployant des efforts frénétiques pour régler ses problèmes immédiats. Il n'utilise pas son téléphone cellulaire tout en mangeant et étant en pourparlers avec quelqu'un assis à l’autre bout de la table. À la différence du manager ambitieux typique, il fait une chose à la fois, et prend plaisir à la faire. Il mange quand il mange, dort quand il dort, et apprécie la compagnie pour le plaisir d’avoir de la compagnie. Il vit maintenant et seulement maintenant, car il sait que le passé est passé et l’avenir, pure fiction.

Il acceptera autant de responsabilités que lui permettent ses épaules sans qu’il ne perde sa compassion. Car il sait qu'être trop occupé mène inévitablement à la famine et à la détresse spirituelles, et puis à la perte du sens à la vie.

Le sage ne se déplace pas avec la fausse assurance d’un lèche-bottes se hissant vers le haut de l'échelle hiérarchique. Il est parfaitement honnête au sujet de ses propres doutes et imperfections, aussi bien qu’à propos de ses désaccords avec l'autorité ou la direction, à un point tel que les gens perçoivent cette franchise comme de la naïveté. Il ne pense pas en termes hiérarchiques et refuse de choisir ses amis selon leur utilité relative dans ses milieux social, corporatif ou d’affaires. Il se montre aimable même envers les gestionnaires et leurs valets.

Avec hésitation, il se déplace dans la société comme sur la fine couche de glace d’une rivière gelée, aussi effacé qu’un invité dans une étrange maison. Il se méfie de tout groupe, car il est conscient que le groupe est souvent pire que la somme des egos et des préjugés des membres qui le composent. Il ne peut faire confiance aux comités et aux assemblées, car souvent ils légitiment le préjudice. Il refuse de se mêler de près ou de loin aux cliques et aux sociétés, qui souvent renforcent leurs propres egos au détriment des autres. Il évite les réunions et les assemblées, durant lesquelles il sera souvent accordé respectabilité au commérage et à la mesquinerie. Et même, il peu enclin à faire partie de groupes embrassant les idéaux les plus élevés, car les grandes idées servent souvent de façade à des trips égocentriques orientés vers le renom et le prestige.

Dans cette foire de vanité composée d’egos aussi véhéments qu’ampoulés, il préfère demeurer invisible. Dans ce monde prétentieux d’autoglorification où le statut règne en maître absolu, le sage désire demeurer inaperçu. Dans une société qui réclame honneur et renommée publics à cor et à cri, il demeure hors de vue.

 

13. Un raté

Qui veut prendre contrôle du monde et le diriger,
je vois bien, n’y réussira pas.
Le monde est un être spirituel
qui ne peut être amélioré.
Tenter de le manipuler et de le contrôler,
c’est créer le désordre.
Tenter de le stabiliser,
c’est le détruire.

Les « hommes d’action » tourneraient le sage taoïste en objet de dérision, le percevant comme un être inactif et indécis. Le sage se méfie foncièrement de l’action publique, car il est conscient de ce qu’elle est souvent un trip de vanité compulsif et mal intentionné.

Le sage croit en les vertus de l’action non manipulatrice et en celles de la non-intervention ; il croit qu’il est bon de contenir son influence, de réduire son ego et de demeurer silencieux. Il agit lorsque la compassion lui dicte de le faire, et ses actions sont souvent non préméditées et spontanées. Il préfère travailler dans l’anonymat, à l’insu de tous. Quoi qu’il fasse, il le fait bien. Ce nonobstant, il termine ce qu’il entreprend et se retire ensuite sans s’attacher à ses réalisations, soucieux d’éviter tout honneur, toute influence ou tout avantage qu’elles pourraient lui apporter. Il ne s’attache ni aux responsabilités ni aux conditions. Jamais ne se montre-t-il possessif.

Le sage sait que la seule influence qui peut faire progresser l’esprit est la présence d’un tempérament fondé sur la compassion et l’intégrité. Le caractère ne peut se développer par l’exhibitionnisme grossier des modèles modernes ; de même, l’illumination ne saurait être inspirée par l’idéal de grande bourgeoisie : une perpétration calme et respectable d’égotisme dissimulée sous un vernis d’éducation, de culture, de bonnes manières, d’un langage convenable, d’abondance matérielle, de bon goût et de tout juste ce qu’il faut de religiosité. La civilisation ne peut certainement pas être améliorée par « l’administation » corrompante et autoglorifiante d’êtres humains et de leurs vies.

Le sage taoïste évite « d’administrer » la vie d’autrui, car il sait que le monde est un être spirituel qui n’est pas fait pour être contrôlé et dans l’ordre duquel on ne devrait pas s’ingérer. Le sage tente de limiter sa propre influence sur les autres. Il préfère subir certaines pertes que de manipuler les autres pour atteindre ses buts. Selon lui, la liberté possède des implications spirituelles : éviter toute forme d’ingérence ou de manipulation. Ainsi, il rejette les principes fondamentaux du pouvoir. Il préfère être perçu comme un raté si le succès implique une intrusion dans la vie et le destin d’autrui sans permission.

Le sage taoïste est intègre dans ses relations interpersonnelles, ne cherchant jamais à calculer. Il ne flatte personne. Il traite ses « supérieurs » avec la même honnêteté dont sont empreints les rapports avec ses « collègues » ou « subalternes ». Il ne recule pas devant les menaces ; il ne rit pas des blagues de son patron en vue d’obtenir les faveurs de celui-ci. Il ne possède pas d’agenda caché au sujet de son propre avancement. Répondant à ses impulsions naturelles, il pose spontanément l’action vertueuse, et évite d’instinct celle qui est fausse et mauvaise. Il jouera un rôle actif dans les organisations et obéira aux ordres tant qu’ils s’avéreront bénéfiques pour les êtres humains, mais n’ira pas plus loin, peu importe le coût en termes de carrière, de promotion et de prestige. Son incorruptibilité est remarquable, puisqu’elle découle de la force intérieure de l’individu qui a diminué son propre ego à un point tel qu’il est devenue indépendant du jugement de la société. Le sage est essentiellement, authentiquement anarchique : il est maître de lui-même, et ne sera contrôlé par nul système de pouvoir.

La personne à mobilité sociale ascendante ne pourrait jamais pardonner le manque d’ambition du sage taoïste. Le sage évite une vie débordante de buts et d’objectifs, qu’il considère davantage comme une entrave qu’une aide. Il est conscient que certains buts peuvent s’avérer essentiels pour la survie, et que d’autres peuvent même s’avérer utiles pour rendre la vie agréable. La plupart des buts, par contre, ne donnent pas de sens à la vie. En fait, s’échiner à atteindre plusieurs buts détruit souvent la compassion, puisqu’on devient insensible aux besoins des autres.

Le sage évite d’instinct de devenir trop occupé, un état qu’il perçoit comme la pire forme de paresse. La plupart du temps, une surabondance de travail n’est rien d’autre qu’une tentative d’éluder les problèmes qui importent vraiment dans notre vie. Peu importe à quel point nos buts semblent nobles ou altruistes : un trop-plein d’obligations et de travail est souvent une forme de manie égocentrique, régulièrement accompagnée d’un complexe du martyr, au cours duquel le protagoniste expose soit ouvertement, soit subtilement à quel point il se « sacrifie » et « souffre » pour les « autres » ou pour « la firme » ou pour quelque « cause louable ». Au lieu de donner un sens à notre vie, la suractivité peut produire des illusions qui nous éloignent de notre propre Moi et augmentent notre confusion.

Être trop occupé est comparable au fait de courir à toute vitesse sans savoir où l’on va. Le sage refuse de courir aveuglément en quelque direction que ce soit. Les yeux grand ouverts, il se déplace à loisir, sensible aux besoins des êtres vivants autour de lui. Comme le bon Samaritain, il disposera d’assez de temps pour aider ses compagnons de voyage impuissants qui se trouvent à côté du chemin.

 

14. De détachement

Tous les êtres sont exaltés,
comme s’ils se trouvaient dans une parade.
Moi seul m’en moque,
moi seul suis inexpressif,
tel un enfant qui ne sait pas encore sourire.

Le sage taoïste semble étrangement détaché. Il agit spontanément, libre de ses propres émotions. Il sait que ses propres observations, émotions, pensées, concepts et jugements ne sont que des ondulations sur la surface de l’esprit, instables et en perpétuel changement. Il réalise que l’esprit ne peut refléter clairement la compassion – comme un lac tranquille réfléchissant la lune – qu’une fois affranchi des ondulations de pensées et d’émotions.

Les actions traduisant la pitié ne sont pas des actes de passion à ses yeux : ils lui viennent tout aussi naturellement qu’un éternuement ou que le sommeil.

Ainsi on peut totalement faire confiance au sage : sa piété ne dépend pas de son état émotif, de son attrait ou de son aversion pour un objet, de ses croyances ou de toute pensée qui serait susceptible de perturber sa paix d’esprit.

En ce monde d’instabilité et d’illusion, sa compassion est constante et réelle.

 

15. Un incroyant

Ainsi l’homme sincère s’intéresse
aux profondeurs et non à la surface,
au fruit et non à la fleur.
Il n’a pas d’ego à suivre.
Il demeure dans la réalité,
et abandonne toute illusion.

Selon presque toute norme occidentale, le sage mériterait l’appellation d’irréligieux. Les rituels défraîchis ne signifient pas grand chose à ses yeux. Même si la liturgie était remplie d’émotion, le sage, suspicieux, en demeurerait distant. Les émotions vont et viennent, et les religions qui dépendent d’un élément aussi volatil que les émotions abandonnent habituellement leurs fidèles au moment où ceux-ci ont le plus besoin de réconfort.

Selon le sage, prier, ce n’est pas demander des faveurs à Dieu.
Prier, c’est dissoudre l’ego et s’apaiser.
Le sage taoïste en a fait l’expérience :
la plus pure des révélations est celle du calme et du silence.

 

16. Un lâche

Le sage voit les parties avec compassion
parce qu’il comprend le tout.
L’humilité est son habitude.
Il ne brille pas tel un bijou
mais se laisse façonner par le Tao,
aussi rude et commun qu’un caillou.

Le sage taoïste évite la compétition, car elle nourrit l’égotisme, encourage la brutalité et justifie l’humiliation. Selon le sage, la pose triomphante du vainqueur empli de superbe est signe de banqueroute spirituelle. L’acceptation démonstrativement humble du prix, sous le regard à la fois respectueux et admiratif des perdants, est le pinacle de la vanité, et peut corrompre même le plus pur des cœurs.

Il ne perçoit pas Dieu comme son mentor personnel, son entraîneur ou un conseiller qui le soutient aux dépens d’autrui cependant qu’il grimpe les échelons de la société ou de sa profession. Il a conscience de la tendance calviniste à prouver sa fidélité à Dieu en recourant à la compétition et à la démonstration de sa propre réussite : c’est pour lui le type même de l’action vaniteuse. Prouver sa supériorité aux dépens d’autrui est preuve d’infériorité et d’ignorance. Tenter de montrer que l’on attire vers soi une plus grand part de grâces divines qu’autrui est mal. Insulter d’autres religions afin de démontrer sa propre noblesse est une insulte à sa propre religion et à soi-même. Persécuter parce que l’on diffère à propos de l’incompréhensible, comme l’ont fait chrétiens, musulmans et juifs tout au long de leurs tristes histoires, est une forme de barbarisme.

Aux yeux du sage, les sentiments de supériorité basés sur le choix d’adhésion, les principes, la situation socioprofessionnelle, les possessions matérielles, l’apparence, l’intelligence, les performances ou les accomplissements personnels sont autant de symptômes de pauvreté spirituelle. La vision du sage est intégrante. C’en est une d’unité. Mais il ne perçoit pas l’unité à l’échelle politique. Il vit sa propre conception de l’harmonie de la manière la plus simple qui soit, à même son quotidien. Les différences entre les gens le laissent tout simplement indifférent. Il est insensible à l’orgueil, à la vanité et à la cupidité.

 

17. Un traître

Rien ne lui est impossible.
Puisqu’il a lâché prise,
il peut se soucier du bien-être du monde,
comme une mère s’occupe de son enfant.

Le sage taoïste possède la tolérance de celui qui sait ses idées moins importantes que son propre bien-être. Il vit en ayant toujours conscience que ses convictions ne sont pas aussi précieuses que le bien-être d’autrui.

Il possède la patience de celui qui sait ses prises de conscience limitées et sujettes au perpétuel changement.

Il possède l’humilité de celui qui réalise que l’essentiel se situe le plus souvent hors de portée de l’esprit et du langage.

À ses yeux, créer la discorde pour défendre sa propre vision limitée est absurde : l’harmonie, croit-il, est l’essence même d’une vie significative.

Ainsi le sage ne prend pas position lors d’activités intellectuelles.

Il ne porte pas les couleurs d’une secte ou d’un parti quelconques.

Il ne fait pas flotter, en patriote, de drapeaux au vent.

Il ne chante pas d’hymnes les yeux gorgés de larmes.

Il refuse de « mourir pour son pays ».

Il refuse de tuer pour quelque cause nationaliste, ou dans l’aveuglement d’une ferveur patriotique, ou pour satisfaire la cupidité de ses chefs d’État, ou parce qu’il se serait laissé enthousiasmer par une propagande quelconque.

C’est un véritable guerrier. Il préférera être qualifié de traître que se trahir lui-même. Il s’est conquis lui-même et donc ne saurait être conquis.

 

18. Le mystère

Regarde – il ne peut être vu.
Écoute – il ne peut être entendu.
Touche – il ne peut être saisi.
Le Tao ne se retrouve nulle part.
Pourtant il nourrit et complète toute chose.

Dieu ou le Tao ou l’Absolu ou Allah ou Jéhovah ou Brahma – ou peu importe la façon que l’on préfère nommer ce qui est ou pas quelque part ou bien alors à nulle part ou partout :

Ce n’est pas une sensation qui peut être évoquée dans la liturgie.
Ce n’est pas une énigme qui peut être résolue intellectuellement.
Ce n’est pas un concept qui peut être capté dans la science ou la philosophie.
Ce n’est pas un dogme qui peut être formulé dans la théologie.
Ce n’est pas quelque chose qui se cache dans les profondeurs abyssales de notre psyché.
Ce ne sera pas découvert dans notre ADN.
Ce n’est pas quelque chose qui est toujours non décelé au niveau subquarkique.

Et pourtant c’est tout cela à la fois.
Car toute chose y origine
et toute chose y retourne.

Ce peu-importe-comment-l’on-préfère-le-nommer devient réel si l’on vit en harmonie avec lui.

Il est là pour être vécu, et c’est tout.

On le vit, ou on ne le vit pas.

Le sage taoïste le vit, et pourtant il ne le vit pas.


© Jos Slabbert 1999
Adresse postale : P.O. Box 4037, Vineta, Namibie
Télécopieur : 09264 64 46 1014 Courriel : jos_slabbert@hotmail.com

Ce passage ou des extraits de celui-ci peuvent être reproduits à des fins non lucratives.

L’auteur tient à remercier et à exprimer sa gratitude envers toute personne qui aura observé en ce passage des échos de ce qui aurait pu être écrit, dit ou pensé par lui, ou là où les traductions du Tao Te Ching lui rappelleraient sa propre traduction.