Poème sur
la confiance en l'esprit

Vivre en harmonie
avec le Tao

Par Jos Slabbert

Introduction

La Grande Voie est large,
Elle n’est ni facile ni difficile.

Cet essai constitue un effort pour éclaircir le Poème sur la confiance en l’esprit, texte d’importance capitale pour le ch’an, le zen et le taoïsme.

Cet essai ne se borne pas tant à paraphraser ni à expliquer que d’illustrer en quelle mesure le Poème sur la confiance en l’esprit peut s’appliquer à la vie quotidienne en ce monde moderne. En ce sens, cet essai est conforme à l’intention de l’auteur, soit de guider l’individu sincère dans sa quête d’harmonie avec le Tao.

Les conseils donnés ne sont pas destinés à la consommation passive.

Vous devez les vivre.

Il n’y a pas d’autre issue.

C’est seulement lorsque vous les appliquerez dans votre vie que vous commencerez graduellement à comprendre.

1. Ne pas sélectionner, ne pas choisir

La Voie Suprême n’est pas difficile
Si seulement vous ne sélectionnez pas et ne choisissez pas.

Le premier couplet du Poème sur la confiance en l’esprit est aussi catégorique que simple. Pas un mot au sujet de l’intellect, ni du besoin d’étudier intensivement les textes sacrés. Il ne se rapporte ni à un dogme particulier auquel l’on doit souscrire, ni à un rituel ou une cérémonie à laquelle l’on doit se soumettre. Ses instructions sont ridiculement simples. Vous ne devez pas sélectionner, vous ne devez pas choisir.

Notre capacité de vivre en harmonie avec le Tao, selon ce texte, se fonde sur l’absence de cette tendance à vivre selon nos désirs. Sélectionnez et choisissez est une expression de consommateurs. N’est-ce pas le fondement même de la vie moderne ? N'accolons-nous pas un terme aussi beau que « liberté » à cette expression ? Les jeunes veulent quitter l’environnement étouffant de leurs parents afin de gagner leur propre argent et acheter ce qu’ils désirent en toute liberté. Nous avons été soumis à un lavage de cerveau de par une industrie publicitaire omniprésente qui nous a fait croire que vivre, c’est acheter. La liberté, c’est magasiner.

Le désir est le carburant sur lequel roule notre économie ; nos impulsions de consommateur ont également perverti nos rapports interpersonnels. L’« amitié » est souvent perçue comme un investissement garantissant influence et approbation. Même nos vies émotives se sont mutées en un processus de sélection approfondi. Je l’aime bien, alors je vais lui sourire. Je ne l’aime pas, alors je ne me montrerai pas chaleureux.

2. Ni amour ni haine

Gardez-vous d’aimer et de haïr,
Et vous comprendrez clairement.

Agir ou réagir selon les deux émotions élémentaires de l’amour et de la haine revient à traiter les êtres humains comme de la marchandise dans un centre d’achats. C’est une forme de « sélectionnez et choisissez ». On devient un consommateur d’êtres humains, et nos rapports interpersonnels se transforment en produits qui gratifient nos besoins, et qui sont abandonnés dès qu’ils ont perdu leur utilité, qu’ils nous ennuient ou qu’ils ne correspondent plus à notre nouvelle image.

Certains maris traitent leurs épouses ainsi. Ils rejettent leur vieille épouse pour un modèle plus récent. L’émancipation féminine fait croire à certaines qu’il est désormais permis de faire la même chose à leurs maris. Une terminologie psychologique est employée pour expliquer leur consumérisme : « Crise du mitan de la vie », « démon du midi », « crainte de la mort » et ainsi de suite. Voulez-vous vraiment savoir la vérité ? Demandez à leurs enfants abandonnés. Eux savent ce qu’il en est vraiment. On n’est jamais trop jeune pour comprendre le rejet.

Ce passage affirme clairement que l’on ne devrait pas laisser l’amour interférer si l’on veut comprendre. C’est presque impossible avec les amis proches ou la famille. Il est plus facile de les aimer et de les détester simultanément que d’éprouver ni amour ni haine à leur égard. C’est probablement pourquoi les parents éprouvent tant de difficulté à comprendre leurs enfants, et que les enfants développent des idées si tordues au sujet de leurs parents.

Ce passage a donné lieu à bien des malentendus. Il n’indique pas que l’on ne devrait pas aimer. En fait, il montre comment. On ne peut comprendre vraiment ses enfants, ses amis ou toute créature d’ailleurs, si on laisse interférer des émotions telles que l’amour ou la haine. Il suffit de comprendre vraiment, pour aimer vraiment – et l’amour ici s’entend comme un véritable support et non pas comme une émotion bon marché.

Facile, n’est-ce pas ? Et pourtant si difficile.

3. À un cheveu

Écartez-vous d’un seul cheveu,
Et vous voilà aussi éloigné que ciel et terre.

Peut-être l’avez-vous déjà vécu vous-même. Au moment même où vous pensiez avoir finalement fait un pas substantiel vers l’avant, une peccadille ou d’une insignifiance embarrassante vous fait soudain dériver de votre chemin.

Qu’une grande catastrophe nous fasse dériver de notre chemin n’est pas si dérangeant. Pleurer amèrement devant un cercueil ouvert ne détruit pas l’amour-propre d’un individu. Les petites mais ô combien venimeuses jalousies suscitant de mauvaises actions peuvent être bien plus destructives, particulièrement si vous vous croyiez immunisé contre elles – ne pointent-elles pas votre vulnérabilité pusillanime du doigt ? Ce qui brise la confiance en soi est le ridicule de notre chute. Admettre notre propre faiblesse nous imprégnera d’un sentiment de grande humilité. Ce qui est bon. Toute bonne chose ne provient-elle pas du Tao ?

Si l’on accepte humblement notre défaite, on découvrira autre chose. Peu importe à quel point on semble s’être écarté de la compassion, on se retrouve en fait à un cheveu d’elle, et l’on peut revenir à son ancienne proximité dans la seconde. En réalité, chaque fois que l’on y revient, on se trouve encore plus près d’elle qu’avant. À un cheveu plus près peut-être. Mais n’est-ce pas l’espace même qui sépare le ciel de la terre ?

4. La maladie de l’esprit

Si vous voulez qu’apparaisse la Voie,
Ne soyez ni pour ni contre.
Le pour et le contre s’opposant –
Voilà la maladie de l’esprit.

Encore une fois, cela semble assez facile. Si l’on maintient nos désirs et nos animosités sous contrôle, les choses deviendront claires. On comprendra. On saura quoi faire.

Tant qu’on laissera l’ambivalence contrôler notre esprit, comment pourrons-nous voir clair ? Notre esprit ne fonctionnera pas correctement. On sera en proie à sla confusion. On ne saura pas quoi faire.

Et pourtant, c’est bien difficile, n’est-ce pas ? Ne pas être pour quelque chose, ni contre personne. Ce serait bien ennuyeux, pourrait-on dire. Après tout, le genre de vie dépeint ici ne signifie-t-il pas une vie dépourvue de passion et excitation ? La vie ne se résume-t-elle pas à être pour ou contre quelque chose ?

Un esprit tranquille est comme mort, pourrait-on même ajouter. Chacun veut éprouver des émotions, chacun veut vivre la fureur, la douleur, la passion. Je ressens, donc je suis vivant. N’est-ce pas ce que les jeunes sont souvent portés à croire ?

Cette approche ascétique ne peut que paraître ennuyeuse, sinon rebutante, à une société intoxiquée par le désir.

5. Le Principe Mystérieux

Sans réaliser le principe mystérieux
Il est vain de pratiquer la quiétude.

On ne peut blâmer les jeunes de croire que les pensées et les émotions sont la vie. Ils vivent dans un monde qui vend idées et émotions pour le profit. On peut même injecter des émotions dans vos veines, ou se les acheter sous forme de comprimés ou en liquide.

Pourtant, c’est un fait que les pensées et les émotions ne sont pas la réalité même, mais qu’ils constituent simplement notre réaction à elle. Ce n’est pas notre concept du tigre et des émotions qu’il éveille en nous qui constituent le vrai tigre. On connaîtra seulement la nature du tigre quand on se retrouvera face à face avec lui dans la jungle, et que l’on sentira son souffle chaud sur notre visage. La réalité, réalise-t-on alors, est bien plus vraie que la fiction mentale, et souvent plus passionnante.

Nos pensées se glissent souvent entre la réalité et nous. Peut-être l’avez-vous déjà vécu vous-même. Vous marchez sur la plage, l’esprit dans le tumulte : l’océan semble distant et vous ne pouvez entrer en contact avec lui. C’est seulement une fois que votre esprit redevient tranquille que vous pouvez vraiment éprouver l’océan. C’est seulement dans la sérénité que vous semblez ne faire qu’un avec la nature.

On doit accepter le principe mystérieux. Avoir foi en ce que l’harmonie avec la nature est possible, pour peu que l’on limite nos désirs et que l’on freine notre soif intellectuelle de division, de classification et d’analyse. C’est seulement une fois que notre esprit surchauffé s’est calmé, et que l’on devient serein, qu’on se rapproche véritablement du monde extérieur.

Tant que l’on n’acceptera pas la vie comme un mystère, nos efforts à tendre vers elle seront vains. Ils seront inutiles, car ils ne porteront pas fruit. L’esprit ne le permettra pas.

Laissez aller votre soif d’analyse. Laissez tomber cette habitude de penser en termes dualistes. Acceptez le mystère pour ce qu’il est – hors de portée de votre raison. Ainsi seulement votre quête de quiétude portera-t-elle fruit et vous rapprochera de chaque chose. Si vous échouez, vous serez comme un animal en cage, et ce n’est pas ça, la vraie vie. Peu importe à quel point elles peuvent être brillantes et intenses, vos pensées et vos émotions ne sont rien, sinon des barreaux qui vous emprisonnent.

Dans la quiétude, vous découvrirez que la proximité avec la création est plus intense que la passion : elle est réelle.

6. La Voie Parfaite

La Voie est aussi parfaite qu’un grand espace,
Sans manque, sans excédent.
Tant d’emprise et de rejet
Vous empêchent de l’atteindre.

Cette image de la perfection est empreinte d’une grande beauté. Un grand espace éveille un sentiment aussi serein qu’excitant en moi. C’est une métaphore spirituelle saisissante : un grand espace déborde de paradoxes. Il semble vide, et pourtant il contient beaucoup. Il ne manque de rien, et pourtant il n’a rien en excédent.

Je sais qu’on ne peut décrire le Tao, mais je soupçonne que nulle autre visualisation ne saurait se rapprocher davantage de sa nature.

La signification de ce passage est claire. Vivez modérément, indique-t-elle. La modération, cependant, ne signifie point étroitesse d’esprit. Un grand espace se résume à la vision et au mouvement, mais sans le désir d’excès.

Quand le désir prend le dessus, et que l’on saisit et rejette, notre grand espace devient aussi étroit que notre esprit ; c’est une prison dans laquelle on se confine avec bien peu d’air à respirer.

7. La Voie du Milieu

Ne poursuivez pas une existence conditionnée ;
Ne souffrez pas dans l’acceptation du vide.
Au sein de l’unité, de l’égalité,
La confusion s’efface d’elle-même.

« L’existence conditionnée » est une expression pertinente pour décrire la manière infaillible et impartiale selon laquelle fonctionne la loi karmique de la cause et de l’effet. Nul ne peut y échapper. Nous existons parce que les circonstances nous permettent de vivre. Ces circonstances pourraient changer de manière à ce que nous périssions tous. Pourtant nous jouons un rôle majeur en déterminant la direction qu’empruntera notre vie. On récolte ce que l’on sème. Chacun est responsable de son destin.

Souvent nous abordons cette existence conditionnée comme si c’était la seule chose qui valait la peine d’être vécue. Nous menons notre vie comme si le monde des corps et des objets matériels était plein et permanent, comme s’il était ni éphémère ni illusoire. À nous égarer dans la vie de manière aussi matérialiste, nous sommes totalement perdus.

Tenter d’échapper à cette existence conditionnée en s’enfuyant totalement en soi-même est tout aussi nocif. Une des grandes idées du ch’an soutient que nous sommes essentiellement vides. Nul noyau autonome et permanent ne repose à l’intérieur de soi. L’idée d’une entité permanente en nous est illusoire. C’est aussi illusoire que voir le monde extérieur comme étant composé d’entités autonomes et permanentes. Ne pas percer cette illusion de permanence est le cœur de l’ignorance et la source de bien des souffrances. Nous, êtres humains, sommes composés en fait de plusieurs ensembles en perpétuelle fluctuation, de prime d’abord conditionnés par notre environnement. Il n’est rien d’autonome en nous. Indépendamment de nos sens, de notre capacité à classifier et à interpréter ce qu’enregistrent nos sens, de nos capacités de volition et de notre conscience – lesquels sont tous conditionnés, interdépendants et en perpétuel mouvement – il n’y a rien en nous. Nous sommes éphémères et vides. Une manifestation passagère d’énergie. Du vide.

Bien des gens, les Occidentaux en particulier, se sentent troublés par la représentation du caractère éphémère et vide de l’existence. Cependant, une fois que l’on s’est fait à cette idée, elle nous apparaît merveilleusement rassurante. Elle nous démontre que tous ces efforts déployés à accumuler des choses et à s’accrocher à elles sont… idiots. Pour qui faites-vous cela ? Et par ailleurs, rechercher la renommée est tout aussi absurde.

On peut aisément fuir dans ce vide et refuser de participer à la lutte souvent pénible et inhérente à l’existence conditionnée. Pourtant cette forme de retrait total dans le vide est tout aussi mauvaise que la complaisance dans l’existence conditionnée.

C’est bien beau tout ça, pourrait-on rétorquer, mais où veut-on en venir ? Encore une fois, le passage est clair.

Suivez la voie du milieu. Ne vous immergez pas totalement dans l’existence conditionnée à l’exclusion de tout le reste ; ne récusez pas la réalité en fuyant dans le vide.

Vous pouvez, cependant, user du vide comme lieu de retraite provisoire. Cela vous permettra composer avec l’existence – car on n’a pas le choix de composer avec elle – sans perdre votre perspective de vue. Vous gagnerez l’humilité et la compassion qui donneront sens à votre vie. Vous perdrez votre égoïsme, car vous saurez qu’il n’y a pas de Moi – seulement du vide.

L’idéal serait de demeurer simultanément dans l’existence conditionnée et le vide. Ils ne sont pas séparés, ils ne font qu’un. C’est un grand mystère, je sais, et il est difficile à comprendre. Mais si jamais vous le vivez, vous saurez que c’est la vérité. C’est dans l’unité de votre vide intérieur et de l’existence extérieure que se dissipera votre confusion. Les choses vous paraîtront plus claires. La voie se trouvera devant vous dans toute la simplicité que seule l’égalité peut procurer.

8. Patience

Cessez toute activité et revenez au calme,
Et ce calme sera plus actif encore.

On ne peut forcer notre esprit à devenir immobile. Plus l’on tente de supprimer nos pensées, plus elles trouvent moyen de refaire surface. L’esprit n’en devient que plus agité, plus actif.

C’est comme tenter de calmer une petite mare turbulente en la frappant avec une pelle : on cause encore plus de vagues. La seule chose que l’on peut faire est de pratiquer la patience et d’attendre :

Avez-vous la patience d’attendre
Jusqu’à ce que votre boue se stabilise et que l’eau soit limpide ?

Concentrez-vous sur la forme de méditation que vous avez élue ; c’est tout. Tenez-vous loin de la hâte d’atteindre des résultats. Dès que vous vous souciez des progrès, vous régressez.

Détendez-vous. Pratiquez votre méthode. Si c’est le Tai chi chuan, faites-le avec patience et calme. Si c’est de compter votre respiration, comptez votre respiration. La méthode que vous choisissez n’importe pas tant que votre façon de l’aborder.

Faites preuve de patience. Pratiquez sereinement. Ne vous tracassez pas avec les objectifs à atteindre. Pratiquez, un point c’est tout. Rappelez-vous : l’éveil est un sous-produit, pas l’objectif principal.

L’évolution personnelle arrive lorsqu’elle arrive. L’éveil arrive lorsqu’on s’y attend le moins.

9. Unité

Stagnant dans la dualité,
Comment reconnaîtrez-vous l’unité ?
Si vous ne pénétrez pas l’unité,
Tout endroit perdra sa fonction.

Quel est le problème avec la dualité ? pourrait-on se demander. Pourquoi les capacités analytiques de l’esprit causent-elles la stagnation ? Ne nous a-t-on pas toujours dit que la capacité de notre esprit de distinguer, de classifier et de diviser était synonyme d’évolution ?

Nous passons des années dans les établissements éducatifs afin de raffiner nos capacités analytiques. Et ces quelques vers de prétendre maintenant que ce que nous avons acquis au prix de tant d’efforts constitue en fait la cause même de notre stagnation ?

Il va de soi que nous devons être capables de distinguer et d’analyser si nous voulons survivre. Nos capacités analytiques nous ont permis de survivre même lorsque c’était pratiquement perdu d’avance. La puissance de notre cerveau nous a permis de marcher sur la lune, et de s’élancer vers les étoiles.

Ce passage ne nous demande pas d’abandonner ces habiletés essentielles. Il veut nous garder de nous en servir au mauvais niveau. Au niveau de l’esprit, notre capacité de diviser et de classifier nous sépare et nous isole du reste de l’univers. Bien sûr que vous devez savoir la différence entre un requin dangereux et un requin inoffensif : c’est essentiel à votre survie lorsque vous nagez dans l’océan. Mais l’on devrait se rendre compte que cette division est artificielle. Vous et le requin faites partie du système que nous appelons la Terre, de la même manière que votre oeil gauche et votre oeil droit font partie de vous. La catégorisation est un acte mental. Elle sépare ce qui forme, fondamentalement, un tout. Les choses n’existent séparément que dans notre esprit. En réalité, nous faisons tous partie d’un tout indivisible.

C’est l’obsession de notre esprit avec la dualité qui est la cause de notre solitude. Si l’on divise les gens en races, nous – membres d’une race particulière – nous séparons des autres races. Ceci peut, si l’on se concentre sur les différences, facilement mener au racisme qui nous isolerait encore davantage. Si nous nous concentrons sur les qualités communes qui unissent les races, nous redeviendrons membre d’un plus grand tout, appelé humanité. L’isolement ne sera pas possible, et le racisme tombera en désuétude.

Nous sommes encore plus loin d’établir un pont entre nous-mêmes et les autres espèces – un fossé créé par notre propre esprit. Ce fossé nous a non seulement isolés spirituellement en tant qu’humains, mais a aussi été la cause de moult cruautés et souffrances. De manière assez perverse, bon nombre d’êtres humains ont décidé que toute espèce, hormis l’Homme, est vide, dénudée d’esprit, et que le vide est un permis de maltraiter et d’asservir. Nous sommes bien loin de l’unité avec toute forme de vie autour de nous.

C’est cette unité que nous désirons retrouver. Désespérément. C’est la souche de notre agitation et de notre mécontentement. Nous sommes seuls. Notre esprit nous a séparés du reste de la création. Seul notre esprit peut restaurer l’harmonie. Pour ce faire, la première étape est d’éliminer la dualité qui s’immisce dans nos vies spirituelles.

10. Nul échappatoire

Bannissez l’existence et vous tombez dans l’existence ;
Poursuivez la vacuité et vous y tournerez le dos.

L’esprit ne devrait jamais être vu comme un échappatoire à la vie. Dès que où vous tenterez de tourner le dos à l’existence, l’existence, vengeresse, vous frappera dans le dos. Il est nul échappatoire à la réalité. Quand l’on essaie de s’échapper vers l’intérieur, on ne trouve pas la paix, mais seule l’agitation de la réalité qui nous attend. En recherchant en vain la vacuité, ayant pour seul moyen de tourner le dos à la réalité, on tourne tout autant le dos à la vacuité.

C’est clair, n’est-ce pas ? Votre mouvement vers l’intérieur doit être un mouvement vers la vie, et non pas hors de celle-ci.

Il est une autre dimension à ce passage qu’on ne peut ignorer. Si l’on tourne le dos à la réalité, on tourne aussi le dos à la compassion.

Voici un simple exemple pour illustrer ceci. Si vous voyez un homme affalé au bord de la route, ensanglanté et qui, de toute évidence, a besoin d’aide, vous êtes témoin de la réalité. Ce n’est ni une invention de votre esprit, ni un concept. Vous ne pouvez pas changer la réalité en vous débarrassant de vos visions. Ce sang qui empourpre le trottoir est du vrai sang. Tourner le dos à cet homme serait une preuve d’insensibilité, l’œuvre d’un sans-cœur, quelle que soit l’excuse.

Affronter la réalité et aider cet être humain serait un acte de compassion, et donc un mouvement vers l’intérieur et la vacuité.

Vous voyez ? On ne peut se préoccuper de la pratique méditative tout en ignorant la réalité, et ainsi espérer évoluer de quelque manière que ce soit.

Ce que je viens d’expliquer ici est également vrai aux niveaux social et politique (quoique de façon moins tangible). La suppression, l’injustice, la guerre, la famine dans les endroits éloignés ne peuvent être négligées pendant que l’on s’occupe à rechercher notre propre éveil personnel, si confortable.

Sans compassion, vous ne deviendrez jamais sage.

La compassion et la sagesse forment les deux côtés d’une même médaille.

Elles sont les caractéristiques centrales du sage.

11. Devenir silencieux

La parole et la pensée excessives
Vous gardent de l’harmonie avec la Voie.
Sabrez dans la parole et la pensée,
Et il sera nul endroit que vous ne saurez pénétrer.

Le mot-clé ici est excessif. Il n’y a rien de mal avec le fait de parler et de penser modérément, sauf que l’esprit moderne y est intoxiqué. Nous pensons trop, nous parlons trop. Notre éducation nous a encouragés à agir de la sorte.

Trop souvent nous pensons et parlons trop dans un effort désespéré de trouver l’harmonie. Ce faisant, on rencontre habituellement son contraire : discordance, stress, voire détresse.

Souvent nous pensons et parlons immodérément parce que nous avons trop peur de devenir silencieux. Avez-vous remarqué ? Le silence effraie l’homme moderne. C’est pourquoi nous laissons radio et télé ouvertes à longueur de journée, sans même les écouter – même l’illusion de communication est préférable au silence. Nous évitons le danger d’un voyage intérieur involontaire. Nous craignons le vide. Nous ne voulons pas faire face au fait que notre sens d’identité tient de la fiction. Tout se passe comme si nous savions intuitivement que l’autonomie est une illusion. Dans le but de préserver cette illusion de permanence, nous pensons et parlons sans arrêt. Penser, c’est exister ? L’axiome de Descartes : Cogito, ergo sum (« Je pense, donc je suis ») s’est transformé en échappatoire.

C’est seulement une fois que nous savons faire montre de suffisamment de courage pour pénétrer le vide que l’on peut comprendre le caractère inutile de la permanence, et l’aberration mentale superflue qu’est ce « Je » auquel nous nous accrochons tant. C’est ainsi que l’on pénètre un monde éphémère sans début ni fin, et que s’efface notre peur de l’insignifiance et de la mort. Plus important encore, toutefois, s’efface notre peur de la vie.

Trop de paroles et de pensées,
voilà une manifestation de la peur.
Le sage accepte le mystère
et se fait silence.

12. Le sous-produit

Revenez à la racine pour atteindre le principe ;
Recherchez l’éveil pour le perdre.

On doit bien commencer quelque part, n’est-ce pas ? Votre but, cependant, ne devrait pas être de devenir un sage ou de trouver l’éveil. Si votre action est égocentrique, elle est vouée à l’échec.

Voici un exemple au niveau matériel :

Un jour, je demandai à mon neveu : « Qu’aimerais-tu devenir plus tard ?

– Riche » fut sa réponse.

Il n’est jamais devenu riche, puisqu’au delà de son rêve de richesse, il n’éprouvait pas le moindre intérêt envers toute forme d’activité productive ou créatrice.

Un jeune auquel j’ai eu le privilège d’enseigner me donna un jour une réponse tout à fait différente à cette question. « J’aimerais composer de belles histoires », me dit-il. C’était une passion pour lui, d’autant plus qu’il savait faire montre de patience et de persévérance. Il a créé de belles histoires en des livres qui sont devenus des best-sellers. Bien sur, il est devenu riche ; mais ce n’était qu’un sous-produit, une conséquence de sa créativité.

Ceci est aussi vrai au plan spirituel. Demandez à une personne ce qu’elle aimerait devenir plus tard et si elle vous répond de manière égocentrique : « Illuminé », cette réponse sera aussi bête que celle de mon neveu.

Cette personne ne deviendra probablement jamais un sage, car un ego illuminé, ça n’existe tout simplement pas.

Rechercher l’éveil de manière égocentrique, c’est comme courir après une plume, ventilateur à la main.

L’éveil est un sous-produit de la compassion : la compassion authentique, et non pas un effort égocentrique pour être bon.

L’éveil est comparable au Tao. Dès que vous croyez l’avoir atteint, vous le perdez.

13. Retourner la lumière

Un seul moment de retournement de la lumière
Est plus grand que la vacuité d’avant.
La vacuité d’avant est transformée ;
Ce n’était que le produit d’une perception bercée d’illusions.
Nul besoin de rechercher le vrai ;
Il suffit d’anéantir vos perceptions.

Peu importe à quel point l’on est absorbé dans la vie de façon positive, on a toujours besoin de temps pour soi. On ne peut voir clair tant que l’on ne prend pas la peine de se tourner vers notre intérieur, régulièrement.

Clarifier les choses – « retourner la lumière » – signifie : se débarrasser de toutes ces « perceptions bercées d’illusions » qui nous confondent et se tiennent entre la réalité et nous.

Il est possible que vous vous sentiez décalé, il est possible que la réalité vous semble bien lointaine. Bien des gens croient qu’ils doivent se déplacer physiquement sur une sorte de pèlerinage dans un effort de se rapprocher de la réalité. Bien sûr, la migration peut procurer de nouvelles perspectives et aider à mieux comprendre la vie, mais, à la base, ce n’est pas nécessaire. Car la réalité n’est pas ailleurs. Elle est autour de vous, elle est en vous. Vous n’avez pas à la rechercher. La seule chose que vous avez à faire est d’anéantir vos perceptions. Ainsi verrez-vous clairement ce qui est vrai.

C’est seulement lorsque l’agitation en notre esprit s’est résorbée que l’on peut véritablement être en contact avec l’essentiel.

Peut-être avez-vous déjà touché la sérénité alors que vous pouviez distinguer avec une incroyable clarté le faux du vrai, reconnaître en quels endroits vous dilapidiez votre précieuse énergie vitale et ce que vous deviez vraiment faire.

Malheureusement, ces moments de clarté n’arrivent que trop rarement, souvent après quelque expérience traumatisante : à la suite d’une expérience de mort imminente ou de la mort d’un être aimé. Parfois ces expériences ont un effet profondément transformateur sur les gens. Plus souvent qu’autrement, les gens semblent vite les oublier et recouvrer leur aveuglement dès qu’ils se laissent engouffrer par la vie et leurs vieilles habitudes.

La méditation est un moyen de retourner la lumière. Pratiquée correctement, diligemment, elle peut procurer des moments de pur éveil. Elle ne laisse pas notre évolution entre les mains du hasard. C’est le moyen d’acquérir des moments de compréhension profonde sans nécessairement avoir à souffrir. Elle nous sensibilise à la dimension spirituelle. Elle crée en nous une conscience, une sensibilité qui nous permettent d’apprendre des expériences les plus subtiles. Elle nous apprend à mener une vie significative et à éprouver la joie dans toute sa pureté ; elle nous prépare enfin à la souffrance et à la douleur inévitables.

14. Ni bien ni mal

N’endurez pas les points de vue dualistes,
Prenez garde à ne point les rechercher.
Dès que se présentent le bien, le mal,
L’esprit s’éparpille et se perd.

L’anti-dualisme n’est-il pas poussé un peu trop loin ici ? Non mais, ignorer le bien et le mal ! Ce texte n’est-il pas en train de réfuter les bases mêmes sur lesquelles la société est censée fonctionner ?

Il est facile de mal comprendre ce passage. Il parle de notre habileté à agir de manière cohérente et compatissante. Ce qu’il dit en réalité, c’est que la compassion va au-delà de la simple notion du bien et du mal. On peut s’opposer au vol tout en éprouvant de la compassion pour les voleurs. Si vous laissez vos valeurs morales vous dicter les récepteurs de votre compassion, hypocrite, vous tomberez à pieds joints dans la forme la plus destructive de pensée dualiste. Personne n’est innocent. Cela signifie-t-il pour autant que nul ne vaut la compassion ? Si la dignité se rattachait à l’innocence, personne ne mériterait la dignité. Et pourtant, nous le savons bien. La dignité est le droit inaliénable de tout être humain.

La dignité ne devrait jamais se rattacher à quelque condition. Un terrible exemple illustrant ceci est la manière dont nous avons tendance à faire de la dignité un produit de succès, d’intelligence, de richesse matérielle ou de « beauté ». On s’étonnera peu de ce que les faibles soient souvent traités comme des chiens.

Tant que votre souci pour votre prochain ne sera pas inconditionnel, vos actes se tiendront à mille lieues de la compassion, et votre esprit « s’éparpillera et se perdra ».

Ce passage recèle une autre dimension. En plusieurs façons, la moralité s’applique seulement lorsque les gens manquent à la compassion. À l’instar de la loi, la moralité est négative ; elle encourage davantage la prohibition que l’inspiration. La loi s’avère nécessaire lorsque les gens ont cessé de faire preuve de décence les uns envers les autres. Il est essentiel de recourir à la moralité lorsque les gens n’éprouvent plus d’égards envers autrui. La véritable évolution, par contre, se présente lorsque les gens embrassent la compassion.

La moralité nous informe de ce que nous ne devrions pas faire. Négative, elle inhibe davantage qu’elle n’encourage les actes constructifs. Elle éveille ce qu’il y a de pire en nous, particulièrement en les jeunes, qui éprouvent un plaisir évident à enfreindre les règles.

La compassion n’est point normative. C’est une force anarchique sourdant de l’intérieur. À la vue d’en enfant en proie à la noyade, vous ne chercheriez pas dans un bouquin de règles la conduite la plus appropriée en semblable circonstance. Vous ne consulteriez pas le prêtre de votre paroisse pour déterminer si vos agissements seraient en accord avec les préceptes de votre église. Ne serait-ce pas ridicule ? Même s’il y avait une enseigne près de la piscine disant : Les adultes ne sont pas admis dans la piscine, ne plongeriez-vous pas ?

La compassion est par-delà les règles. Si vos principes moraux vous interdisaient de serrer les étrangers contre vous, ne prendriez-vous pas tout de même cet enfant entre vos bras pour le sauver ? La compassion commence là où prend fin la moralité.

L’individu qui doit s’appuyer sur les principes moraux et sur la loi pour distinguer le bien du mal a effectivement l’esprit « éparpillé et perdu ».

15. Au-delà de l’Un

Deux provient d’un,
Et pourtant il ne peut conserver l’Un.
Lorsqu’un esprit ne prend pas son envol,
Une myriade de dharmas demeure sans effet.
Sans défaut, sans dharma,
Nul envol, nul esprit.

Même dans la vacuité, lorsque notre esprit se repose enfin, nous sommes toujours conscients de nous-mêmes. C’est seulement une fois que la conscience de soi est dissoute que l’on est en mesure d’atteindre l’unité avec la vacuité en soi, autour de soi, car le vide en soi est aussi le vide autour de soi.

Toute forme de distinction aura finalement disparu. Il y aura plus d’objet puisque l’on aura cessé d’être sujet. On se retrouvera au cœur d’un monde de vacuité dans lequel sujet et objet ne feront qu’un. On ne pourra même plus faire la différence entre la vie et la mort.

C’est dans cette unité que sera atteinte la perfection. L’imperfection existe seulement dans l’esprit. Au moment où l’esprit s’élimine – lorsque l’on pénètre la vacuité – l’imperfection disparaît d’elle-même et chaque chose se revêt de perfection.

Ces trois derniers paragraphes représentent ma tentative d’expliquer l’effort du poète pour expliquer l’inexplicable. Tant le poète que moi-même marchons sur un terrain glissant. Il est virtuellement impossible de décrire réellement ce qui réside au-delà du langage.

La seule façon de découvrir la possibilité et la réalité de l’unité, c’est de s’y rendre.

Le poète ne peut que montrer le chemin.

16. Discriminer

Aveugle au fin et au vulgaire,
Comment saurait-il y avoir de parti pris ?

Ce passage se réfère-t-il à notre tendance à prendre parti pour ce que nous percevons comme étant une qualité ? Oui, probablement. Si nous sommes obsédés par la qualité à tous les niveaux, nous avons malheureusement perdu notre capacité à reconnaître la qualité. Cela est souvent dû à notre incapacité à pénétrer la surface des choses. On utilisera des marques – des étiquettes – comme indication de ce que devrait être la qualité. Sans ces distinctions superficielles, la plupart des gens se sentent perdus.

Nous nous faisons souvent prendre par les apparences. J’ignore si ça vous est déjà arrivé. Moi, oui. Un jour je suis allé magasiner avec mes vieilles fringues de jardinage : je devais avoir l’air d’un clochard. J’avais probablement aussi l’odeur d’un clochard. Comment les gens m’ont-ils traité, dites-moi ? Oui, exactement. Comme un chien.

Tout juste avant la cérémonie de mariage de ma nièce, je me suis rendu au même centre d’achats, cette fois vêtu d’un impeccable complet noir. Comment les gens m’ont-ils traités cette fois-ci ? Voilà, vous avez deviné. Avec respect.

Étrange, n’est-ce pas ? Ce n’était que moi, dans les deux cas.

On ne peut blâmer les gens de ne pas pénétrer la surface, n’est-ce pas ? Non mais, notre société entière est basée sur les apparences. Ce qui me dérange, toutefois, c’est que chacun s’en tient à la surface, et y croit. Chacun confond le superficiel et le réel, croyant que le paraître est réalité. N’est-ce pas triste ?

C’est probablement la raison pour laquelle les gens sont si préoccupés par les possessions matérielles. Les possessions brillent sur la surface. Une jolie voiture vous procure l’apparence du succès. Des vêtements à la mode et un maquillage adéquat arrivent parfois même à persuader les gens de votre beauté intérieure.

Ce qui est cruel, c’est que les apparences sont directement reliées à la dignité. Votre apparence détermine le respect avec lequel on vous traitera. Mais les gens vont plus loin que ça. Ils posent souvent des jugements sur les qualités abstraites selon l’allure. Des recherches ont démontré que les gens les plus attrayants physiquement ont davantage de chances de se trouver un emploi que leurs homologues moins agréables pour l’œil. Ainsi, la beauté est devenue synonyme de superficialité, en majeure partie perverse. Notre observation de la beauté est devenue chose laide.

Lorsque chacun reconnaît la beauté comme étant une simple mascarade,
Ce n’est plus que de la laideur.

Même si vous pouviez pénétrer la surface, vous ne devriez pas discriminer pour autant. Juger les qualités sous la surface, c’est tout aussi mal.

Le remède ? Que vous pénétriez la surface ou non, gardez-vous de juger, un point c’est tout. Que ce soit par les apparences ou par les qualités sous la surface.

Seulement ainsi n’y aura-t-il pas de parti pris, et seulement ainsi votre compassion s’étendra-t-elle à tout un chacun.

17. Vagabonder à loisir

La Grande Voie est large,
Ni facile, ni difficile.
Avec des vues bornées ou des doutes,
La précipitation vous ralentira.

Ce passage est aussi simple que profond. Si nous devenons trop ambitieux dans nos efforts d’évolution personnelle, nous perdrons inévitablement la vue de l’ensemble et, en conséquence, nous serons tourmentés par les doutes. Tendus, nous tenterons de progresser de force, mais en fait, cette hâte nous ralentira.

Vous y attachant, vous perdrez le sens de la mesure ;
L’esprit s’engagera sur une fausse route.

Dès que nous nous attachons trop à la Voie, nous nous égarons.

Incroyable, n’est-ce pas ? Ce passage soutient que l’on ne devrait pas trop s’accrocher à quoi que ce soit, ni même au Tao. N’est-ce pas là pousser le concept de détachement un peu loin ?

L’évidence semble soutenir le propos du texte. S’accrocher aux choses n’est pratiquement jamais une bonne chose.

La possessivité peut s’avérer être une qualité touchante, voire essentielle, à la jeune mère envers son enfant ; elle peut se pervertir une fois que bébé atteint l’âge adulte. La possessivité de sa mère pourrait alors facilement compromettre les efforts d’indépendance du jeune – trop souvent la possessivité tourne-t-elle l’amour en animosité.

Les gens qui, égoïstement, sans éprouver la moindre honte, ne travaillent que pour eux-mêmes sont bien sûr toujours possessifs. Ils vivent pour posséder, et ils tentent de partager aussi peu de choses que possible. S’ils partagent, ce n’est que pour améliorer leur propre situation. Suspicieux, envieux, sans cesse demeurent-ils à l’affût de rivaux potentiels qui pourraient leur arracher quelque profit ou honneur.

Ce qui est déconcertant, toutefois, c’est que l’on puisse rencontrer des gens qui consacrent leur vie aux bonnes causes et qui, en fait, ne sont pas si différents de ceux qui travaillent strictement pour eux-mêmes, sans vergogne. Ils traitent leur cause comme une possession qu’ils garderaient jalousement à l’abri de potentiels rivaux usurpateurs. Leur trip d’ego se distingue mal de celui de l’homme d’affaires qui a réussi par ses propres moyens. À ce sujet, ce dernier fait quasiment moins montre d’hypocrisie, car il ne présente pas son égocentrisme comme étant de l’altruisme. Quel dommage que des gens vertueux deviennent souvent victimes d’un ego ampoulé ! Évidemment, ils agissent toujours pour le bien, mais comme ils seraient efficaces, en particulier au niveau spirituel, s’ils ne se centraient pas exclusivement sur une chose qui n’existe même pas : le Je !

Lâchez prise et soyez spontané,
Par-delà les allers, les arrêts.
Accordez-vous à la nature, unissez-vous à la Voie,
Vagabondez à loisir, sans tracas.

Le message de ces quatre vers est rassurant de clarté. Lâchez prise de vos ambitions. Détachez-vous. Soyez spontané. Suivez votre (naturellement) bonne nature. Soyez vous-même. Ne vous tracassez pas trop de votre évolution personnelle. Ne faites que ce que votre compassion vous dicte de faire.

Relaxez. Énervez-vous pas avec la vie. Ne laissez pas les émotions négatives gouverner votre existence.

18. L’action intelligente

Limité par les pensées, vous vous égarez du réel ;
Et sombrer dans la stupeur est tout aussi mauvais.

Comment le poète saurait-il mieux nous prévenir ? Nous ne devrions pas laisser nos pensées nous aliéner de la réalité. Mais dans ce passage il ajoute un avertissement d’importance : que ce ne soit pas une excuse pour sombrer dans la stupeur.

« Stupeur ? » La stupeur est un état d’hébétement dans lequel on est en partie inconscient. Le poète nous prévient de ce qu’un état d’esprit négatif puisse sembler être pour certains une forme de méditation. Être sans pensées peut facilement être chose négative, un état au sein duquel les choses deviennent encore plus vagues.

Dans la méditation véritable, la réalité devient plus claire. La méditation est une forme d’action intelligente.

La vacuité n’est pas une forme d’idiotie.

19. Nulle aversion

Il n’est point bon de fatiguer l’esprit,
Pourquoi alterner entre aversion et affection ?

Vous l’avez probablement remarqué à certaines reprises. Plus vous devenez émotif, plus vite vous vous fatiguez. Être trop sentimental absorbe inutilement votre énergie.

Vous avez probablement remarqué l’inverse aussi. Lorsque vous êtes calme et non affecté, vous vous détendez plus aisément. Vous avez davantage d’énergie à votre disposition pour faire face aux priorités. Tout devient plus clair et les solutions se présentent presque d’elles-mêmes.

20. Acceptation de l’ensemble

Si vous désirez pénétrer dans l’unique véhicule,
Ne soyez pas rebuté par le monde des sens.
Sans aversion pour le monde des sens,
Vous ne ferez qu’un avec le véritable éveil.

J’ai tendance à croire que cette partie ne s’adresse point aux débutants, mais plutôt à ceux et celles qui foulent la Voie depuis un certain temps.

Pourquoi suis-je de cet avis ?

Eh bien, le problème est que la plupart des débutants doivent d’abord se débarrasser de leur dépendance au monde des sens, pas de leur aversion envers celui-ci. Après tout, ne vivons-nous pas dans un monde consacré à la sensualité ? Nul besoin de s’étendre sur l'imbibition évidente dans la sexualité et les sensations fortes. Ce qui est déconcertant, c’est que cette imprégnation dans les sens pervertit même notre soi-disant monde spirituel. Nous allons opter pour une religion qui nous enivre. Nous avons besoin de sentir que ce que nous croyons, c’est Dieu palpitant en nos veines. Si nous ne pouvons pas Le ressentir, nous croyons qu’Il n’existe pas. Même nos préoccupations intellectuelles en font partie, car nous avons transformé notre cerveau en une sorte d’organe procurant du plaisir. Nous sommes des chercheurs de sensations fortes.

Une fois que vous aurez débuté sur la Voie, viendra inévitablement un niveau où vous tenterez de vous débarrasser de votre dépendance aux sens. Vous saurez que votre cerveau – qui est, en fait, une sorte d’organe sensoriel recueillant des idées – déforme. Dans vos efforts désespérés de vous rapprocher de la vacuité et du vrai, vous pourriez développer un immense sentiment de répulsion envers le monde des sens. Cette répulsion, nous dit-on ici, forme un obstacle.

On l’a dit avant, n’est-ce pas ? Si vous rejetez le monde des sens, qui fait partie intégrante du monde, vous rejetez également l’esprit. On ne peut rejeter une partie de monde et espérer faire un avec le tout. Ça ne marche pas. On doit inclure tous les aspects de la réalité ; sinon, comment sera-t-il possible de comprendre le tout ?

C’est seulement une fois que l’on accepte le monde des sens et que l’on éprouve nulle répulsion à son égard, que l’on peut atteindre le « véritable éveil ».

Et voilà ce mot encore. Éveil. A-t-il sa place dans le taoïsme ? Quelle question stupide ! Chaque chose a sa place dans le taoïsme. Même celles qui nous révoltent. Chaque chose provient du Tao. Dès que l’on se met à penser de manière exclusive, nous sommes à mille lieues de la vérité. Néanmoins, je me dois d’insister sur le problème que pose cette question.

Tant de sottises ont été dites au sujet de l’éveil. Je suis toujours porté à me méfier de celui qui se prétend « éveillé » sans fournir d’explications à ce sujet, usant de l’inébranlable argument selon lequel l’éveil n’est pas vraiment explicable – ce qui est tout à fait vrai. Cela me fait penser à la fable de l’empereur qui s’était ridiculisé en marchant nu devant ses sujets, se croyant vêtu d’habits raffinés : au départ, personne ne s’est montré suffisamment honnête pour lui dire la vérité.

Les descriptions de moments d’éveil ne réussissent pas davantage à apaiser mon scepticisme. Souvent les « éveillés » agissent comme les convertis de la Pentecôte. Très émotionnels, c’est le moins qu’on puisse dire à leur sujet. Pourquoi soupçonné-je que l’éveil est souvent confondu avec une autre quelconque sensation forte ?

Ou peut-être ai-je tout faux. Peut-être suis-je victime d’une attaque d’aversion aux sens.

Ou peut-être ne suis-je qu’un exemple typique de celui qui a eu trop de ratio à digérer durant son éducation.

Tout ça, je l’avoue. Et pourtant, je ne puis m’empêcher d’être avis que l’éveil ne se limite pas à un seul moment d’incroyable émotion. Possiblement, il se pourrait qu’il ait ses moments d’éclat, mais c’est surtout un processus à long terme qui exige temps et patience. Petit à petit.

L’éveil est constitué de moments de vision et de compréhension profonde envers l’unité de chaque chose. Sa véritable preuve, cependant, ne réside pas dans son degré émotionnel ; ce qui le rend vrai, c’est son pouvoir de changer non seulement votre compréhension, mais vos actions.

Si ce que je dis est vrai, l’éveil occupe une place importante dans le taoïsme.

Si ce que je dis n’est pas vrai, il occupera tout de même une place importante dans le taoïsme.

21. Nul agenda caché

Le sage n’a pas de motivations ;
Seuls les fous se réduisent eux-mêmes à l’esclavage.

Je dois vous avouer quelque chose. Je suis attaché à ce passage. Follement. Il est génial. Chaque nouvelle lecture me procure sa dose de satisfaction. Jamais ne perd-t-il de sa fraîcheur à mes yeux. Il est magnifique. Il m’émeut vraiment !

Je ne puis comprendre pourquoi certaines gens le liraient sans ressentir aussitôt un moment intense d’éveil ou, du moins, de l’allégresse.

La beauté réside-t-elle pas dans sa clarté ? Dès que vous avez un agenda caché, vous devenez l’otage de vos propres ambitions et devenez aussi bête que misérable.

Le sage agit sans intérêt personnel. Il agit spontanément. Il fait ce que la compassion lui dicte de faire. N’ayant pas d’objectif à atteindre, comment aurait-il le goût de manipuler autrui dans le but d’atteindre ses objectifs ? Et même s’il avait un but, jamais ne le laisserait-il se mettre à travers sa compassion. Il abandonnerait son but plutôt que de manipuler son prochain. Que le monde le considère comme un mauviette, c’est une possibilité. Et pourtant, si la route menant à la compassion était obstruée, il deviendrait une force de la nature.

J’espère que mon effort d’expliquer ce passage n’en a pas dissipé la force.

Si tel est le cas, oubliez mon explication et lisez de nouveau ce texte demain. Si vous voulez, lisez-le avec moi, mais cette fois – je vous en fais la promesse –, je ne dirai pas un mot.

22. Le désir

Tel dharma n’est point différent de tel autre.
L’esprit bercé d’illusions s’accroche à tout ce qu’il désire.

Est-ce que toute forme de désir est mauvaise ? Je veux dire, le désir de justice n’est-il pas une chose noble ? N’est-il pas essentiel de désirer être bien et bon ?

Qu’est-ce que le désir, sinon une très forte envie ? Le désir est le carburant affectif qui nous fournit l’impulsion de transformer la pensée en action. Vous désirez la justice, et vous voilà faisant activement campagne contre le racisme ou le sexisme. Qu’y a-t-il de mauvais avec cela ?

Poussons l’argument un peu plus loin : vous savez faire la distinction entre les désirs nuisibles et les désirs vertueux, n’est-ce pas ? Ne devrait-on pas alors rejeter ces désirs nocifs pour soi et embrasser ceux qui nous permettent d’améliorer le monde qui nous entoure ?

Le problème avec le désir, cependant, c’est qu’on ne peut pas vraiment s’y fier. Les gens qui vivent selon leurs désirs fluctuent souvent entre des désirs variés, s’accrochant à ce qui occupe leur esprit à l’instant.

La compassion ne devrait pas dépendre d’un quelconque fondement affectif, et encore moins d’une chose aussi intense que le désir, car elle ne sera pas constante. La compassion devrait posséder le même naturel que la respiration. On ne peut pas dire que la respiration dépend du désir. Et pourtant nous respirons, peu importe ce que les émotions nous dictent de faire en ce moment précis. Même lorsque cédons au découragement et qu’à nos yeux la vie ne vaut plus la peine d’être vécue, nous respirons quand même. L’alternative est tout simplement trop terrible : on ne la considère même pas. De la même façon, la compassion devrait être notre état naturel. Ne pas se montrer compatissant serait comme suffoquer. On devrait faire preuve de compassion, peu importe notre état d’esprit. Ainsi, notre compassion sera aussi constante que fiable.

Le sage n’a pas besoin de désirs.
Il est fait de compassion.

23. La Grave Erreur

User de l’esprit pour cultiver l’esprit –
N’est-ce pas là une grave erreur ?

N’est-il pas vrai que nous sommes préoccupés par nos esprits ?

Ce n’est pas comme si nous avions réellement le choix. J’ai déjà lu quelque part que le journal du matin contient davantage de symboles auxquels un paysan du Moyen-Âge a jamais été confronté dans sa vie entière.

Cette surabondance de symboles fait enfler notre esprit. Notre époque est coupable de gloutonnerie intellectuelle. Plus que jamais, nous sommes nourris de force d’idées et de concepts.

Les sensations audiovisuelles nous affûtent, l’information nous entraîne dans un courant hasardeux et incohérent.

Si les idéologies se montrent plus subtiles, elles remplissent leur travail tout aussi sinistre de transformation et de manipulation, nous imposant des schèmes comportementaux servant les intérêts d’idéologues et autres propagandistes.

Plus que jamais, des mondes artificiels se créent dans nos esprits. Dans ces mondes artificiels, l’ardent désir artificiel pour des produits artificiels est suscité – alors que les modes de vie artificiels détruisent le sens même de la vie. Des désirs artificiels sont créés au service d’une économie qui ne peut survivre qu’en ruinant méthodiquement les fondements écologiques de la vie elle-même.

Plus que jamais, nous usons de nos esprits pour gonfler nos esprits à un point tel que nous sommes perdus et isolés.

N’est-ce pas là une grave erreur ?

24. La méditation utilitaire

L’esprit erroné engendre tranquillité et confusion ;
En l’éveil, il n’est plus de préférences ni d’antipathie.

L’avertissement en ce passage est assez clair. Se contenter de tranquilliser l’esprit ne saurait suffire. On doit également changer nos habitudes.

La méditation est souvent présentée de manière très utilitaire, comme partie intégrante d’une chose qui lui est hostile. Par exemple, on peut la retrouver au sein d’une formation pour cadres qui contredit tout ce qu’on pourrait associer avec l’authentique méditation. La méditation y serait présentée comme une façon d’aiguiser l’esprit, de se gonfler à bloc afin d’agir en fonction d’ambitions plus élevées encore, avec plus d’agressivité, voire de manière impitoyable.

Nul besoin d’ajouter que cette forme de méditation, ayant l’ego pour seul objectif, ne fait qu’accroître la confusion de l’esprit.

25. Fausses discriminations

La dualité de chaque chose
Découle de fausses discriminations.
Un rêve, une illusion, une fleur dans le ciel –
Mais pourquoi donc tenter de les saisir ?
Le gain et la perte, le bien et le mauvais –
Débarrassez-vous d’eux, tous à la fois.

Si nous acceptons que le monde soit fondamentalement dualiste, nous nous sentons confus. Car le monde n’est pas dualiste. C’est notre esprit discriminant qui ne rend ainsi. Notre esprit transforme la réalité à l’aune de notre propre réalité virtuelle. Celle dernière « réalité » dans notre esprit est de nature très volatile, et nous fait entrer en action.

Par exemple, voici un individu devant une forêt. Dans son esprit, la forêt devient source de profit. Ceci l’amènera à exploiter la forêt et couper les arbres pour seules fins de profit. Et le voici devenu serviteur de sa propre idée de la forêt – et non pas de la forêt telle qu’elle est en réalité. Dans notre esprit, nous transformons souvent la réalité de manière à ce qu’elle soit conforme à nos désirs, pour ensuite servir ces derniers et leurs concepts correspondants de réalité comme s’ils étaient bel et bien réels. En vérité, nous sommes plutôt au service d’une illusion – « une fleur dans le ciel ».

Si l’individu en question, se trouvant devant la forêt, lâchait prise de ses désirs et se débarrassait de l’idée de profit, il verrait la forêt telle qu’elle est vraiment. Aurait-il seulement osé la toucher ? on est en droit de se le demander.

Trop souvent nous interprétons la réalité d’une façon particulière. L’abstraction de la société devient alors une force agissante qui nous pousse à l’action. Les idéologies ne sont rien que des idées abstraites du bien et du mauvais dans la société, de ce à quoi la société devrait ressembler. Bien des gens ont tendance à tomber amoureux avec ces idéologies, à un point tel qu’ils préfèrent prendre ces dernières pour la réalité. En ce vingtième siècle, nous avons de nos yeux vu avec quels résultats dévastateurs certaines gens ont tenté de changer le monde à l’aune de leurs propres idéologies. Dans un avenir lointain, les gens frémiront en faisant référence au Vingtième Siècle, l’Ère Obscure de l'Ingénierie Sociale.

Qui veut prendre contrôle du monde et le diriger,
je vois bien, n’y réussira pas.
Le monde est un être spirituel
qui ne peut être amélioré.
Tenter de le manipuler et de le contrôler,
c’est créer le désordre.
Tenter de le stabiliser,
c’est le détruire.

26. Unité parfaite

Si vos yeux ne se closent pas dans le sommeil,
Tout rêve s’éteindra de lui-même.

Vivant selon nos propres idées intérieures, nous fermons en fait nos yeux à la réalité. Voilà ce que sous-tend ce passage.

La discrimination ne rend point la réalité plus claire ; elle a plutôt tendance à l’embrouiller. Dès que nous usons de nos facultés intellectuelles à l’exclusion de l’esprit, nous entrons en fait dans un monde de notre propre invention.

Si l’esprit ne discrimine point,
Tout dharma est d’une même identicité.

Ces deux vers nous donnent la solution. Pour être en contact avec la réalité, nous devons garder notre esprit de discriminer. C’est seulement ainsi que nous nous concentrerons sur ce qui nous unit, plutôt que sur ce qui nous sépare.

L’essence d’une seule identicité est profonde ;
Immobile, le conditionné est oublié.

Ces deux vers sont catégoriques. Réaliser que toute forme de vie provient de la même source est une expérience profondément spirituelle. Cela nous procure la capacité de voir la vie telle qu’elle est, et non pas comme une illusion de stabilité et de permanence.

Considérez tous les dharmas comme égaux,
Et vous retournerez aux choses telles qu’elles sont.
Dès que le sujet disparaît,
Il ne saurait y avoir ni mesure ni comparaison.

Ces quatre vers décrivent l’unité parfaite. Au moment où vous verrez chaque chose comme étant égale à l’autre, vous verrez les choses telles qu’elles sont. Votre unité sera si complète que vous cesserez d’être un sujet séparé des objets autour de vous. Il n’y aura même plus de sujet ni d’objet. Toute mesure, toute comparaison cessera d’être. Vous serez en union parfaite avec l’univers.

27. Nul repos

Cessez toute activité et il n’y a pas d’activité ;
Quand l’activité cesse, il n’y a pas de repos.
Puisque deux ne peut être établi,
Comment peut-il y avoir un ?

Je trouve ce passage difficile. Les deux premiers vers sont quand même assez faciles. Le texte nous dit en fait que l’on ne trouve pas nécessairement le repos une fois que l’activité a cessé. On peut très bien être agité sans être actif. L’ayant déjà vécu, je puis le comprendre.

C’est le saut produit par le texte aux deux vers suivants qui le rend encore plus difficile à saisir. Une explication possible : puisque l’activité et le repos (= deux) ne s’opposent pas, aucune véritable unité de l’esprit ne peut être atteinte. Peu importe à quel point l’on tente de trouver la sérénité en notre esprit, ce dernier sera toujours en mouvement de façon subtile. Peu importe à quel point l’on deviendrait inconscient de soi-même, il y aurait toujours un niveau dans lequel notre conscience, même si faiblarde, existerait.

Même lorsqu’il semble être en parfait repos, notre esprit se meut toujours. Je peux le comprendre, puisque je n’ai jamais expérimenté moi-même la parfaite immobilité de l’esprit. En fait, une fois la méditation terminée, j’ai souvent constaté que mes problèmes s’étaient résolus. C’est ainsi que j’étais en mesure de voir les choses clairement et d’agir en conséquence. N’est-ce pas là une preuve manifeste de l’activité de mon esprit pendant la méditation ? Pour tout dire, je ne crois même pas qu’il soit essentiel pour l’esprit d’atteindre l’immobilité parfaite.

La vacuité n’est pas une forme d’échappatoire à la vie.

28. Équanimité

Dans l’Ultime,
Règles et normes n’existent point.
Développez un esprit d’équanimité,
Et toute action se dissipera.
Les doutes anxieux s’effacent en totalité.
La bonne foi est faite de droiture.

Ce passage met l’emphase à nouveau sur le fait qu’une vie de compassion ne recourt ni aux règles ni aux normes pour déterminer l’action à poser.

Ce passage, toutefois, nous offre un angle neuf. Pour la première fois, le terme équanimité est utilisé. C’est l’un de mes mots préférés, tout comme Tahiti est l’une de mes destinations favorites. J’adore Tahiti, car je la sais si belle et pourtant si lointaine à la fois que probablement jamais n’aurai-je la chance de m’y rendre. Voilà précisément ce que je ressens à propos de l’équanimité. Je suis d’avis que c’est un état magnifique, mais que je n’arriverai jamais à atteindre vraiment.

Je dois l’avouer. J’aime la vie. J’aime ma femme. Je ne puis m’imaginer vivre sans elle. Perdre ma fille me serait insupportable, j’en serais complètement démoli. Je viens subir la perte de l’un de mes chiens, Lorna, un compagnon si doux, si fidèle. Partout où je vais, il n’est pas un endroit qui me ramène son souvenir. Je le pleure intensément, peu importe mes convictions de non-attachement envers les choses. J’aime mon petit jardin et chaque plante qui l’habite. Je suis même attaché à mes vieilles pantoufles, espérant qu’elles dureront encore longtemps. Équanimité, dites-vous ? Impossible pour moi !

Ce passage, néanmoins, se réfère à l’équanimité à un tout autre niveau. Il se rapporte au contrôle des émotions quand nous jugeons nos actions, quand nous nous jugeons nous-mêmes. On ne devrait pas trop s’en faire au sujet de nos actions passées, ni d’agoniser à propos de ces moments où nous n’avons pas atteint le succès. Cela ne veut pas dire que l’on ne devrait pas tirer de leçons du passé. Mais on n’a pas à s’y engoncer non plus. Si l’on accepte le passé avec équanimité, on sera en mesure de laisser se dissiper nos actions et de continuer à vivre. Ne trouvez-vous pas ? N’est-il pas vrai que de laisser le passé se dissiper suffit à effacer les doutes et à permettre à la foi de se restituer ?

Par bonheur, cette équanimité n’est pas si difficile à apprendre et elle nous procure le courage nécessaire à aller de l’avant, même lorsque nous avons perdu toute confiance en nous-mêmes.

29. Vif et vide

Rien ne traîne derrière,
On ne peut se souvenir de rien.
Vif et vide, fonctionnant de manière naturelle, L’esprit ne se donne pas de mal.
Ce n’est pas l’endroit pour penser,
Réfractaire qu’il est aux pensées et aux émotions.

Ce passage décrit l’état d’esprit parfait. L’esprit y est totalement concentré. Il reflète les phénomènes tels qu’ils apparaissent. À aucun moment ne permet-il aux secondes précédentes de le distraire de ce qu’il fait maintenant. Il fonctionne littéralement au présent. Désobstrué, il est « vif et vide », détendu, ne se laissant pas évoquer le passé ni considérer l’avenir. Il ne se satisfait que de refléter la réalité telle qu’elle lui apparaît à un instant particulier. On peut le comparer à un miroir. Dès que le moment est passé, ce moment s’efface du miroir et voilà reflété le suivant.

Cette tentative pour décrire l’esprit « fonctionnant de manière naturelle » est à couper le souffle. Seul l’esprit parfaitement détaché de ses propres concepts peut réaliser un tel exploit. La plupart d’entre nous n’allons en connaître que quelques bribes éparses. Comme il doit faire bon de vivre ainsi en permanence !

30. Véritable identicité

Dans le Royaume du Dharma réside la véritable identicité,
Et il n’y est ni autre, ni moi.
S’accorder à elle est d’une importance vitale ;
Se référer au « non-deux » suffit.
Dans le non-deux, toute chose est en unité ;
Rien ne saurait être exclus.

Je me dois d’expliquer ici le terme « identicité ». Ce mot constitue en fait un effort désespéré pour traduire l’intraduisible. L’identicité d’un être donné, c’est sa véritable essence, ce qu’il est vraiment, sa vraie nature ; c’est ce qui le rend unique et qui pourtant le relie au Tout.

Vous voyez ? Il suffit que je m’aventure à décrire la signification de ce mot pour que je me sente désespéré moi-même. C’est en réalité un concept qu’on ne peut vraiment saisir qu’au niveau de l’expérience.

Sortez et allez contempler les yeux d’un chien emplis d’innocence, si différents et à la fois si semblables aux vôtres, et vous ressentirez son identicité. Regardez un chat se mouvoir ou dormir paresseusement sur le divan comme seuls les chats peuvent le faire, et vous ressentirez l’identicité du chat.

Alors, que veut donc dire ce passage ? Il soutient qu’en ce monde où les êtres vivants possèdent leur véritable identicité, il n’est « ni autre », « ni moi ».

Sa signification devrait être assez claire. La vraie nature des êtres vivants réside par-delà leur caractère unique. Dès que nous entrons véritablement en contact avec d’autres espèces, nous partageons en fait ce que nous avons en commun avec eux. La vérité est que chaque être doué de sensations fait partie d’un même ensemble – et que nous partageons tous la même identicité. Au niveau spirituel, il est un point commun partagé par tous les êtres vivants. Ressentir cette identicité au plus profond de soi constitue, selon moi, l’essence même de l’éveil.

Le passage se réfère au « non-deux » comme une description de cette unité véritable avec le tout. Il évite d’utiliser le terme « un », puisque nous savons maintenant que cette condition ne nous est pas vraiment possible.

31. Une pensée pour dix mille ans

Les sages, toujours occupant les dix directions,
Pénètrent tous ce principe.
Ce principe ni connaît ni hâte ni lenteur –
Une pensée pour dix mille ans.

Ce passage démontre clairement que l’unité spirituelle constitue la clé de la sagesse. Ce n’est qu’une fois qu’on a atteint ce niveau de développement spirituel que l’on est en mesure de se débarrasser soi-même de notre ignorance – le fondement même de notre souffrance.

Il est vain de percevoir cet état comme étant « hâtif », c’est-à-dire temporel, et pourtant il n’est pas « lent », c’est-à-dire constant. On peut très bien inverser l’affirmation et se dire qu’il est aussi temporel qu’éternel. Il est temporel, car rien ne dure, et il est éternel, car la seule chose qui demeurera toujours, c’est le changement.

« Dix mille ans » est une image employée en chinois pour désigner ce qui n’a pas de fin. La phrase Une pensée pour dix mille ans a donné lieu à bien des interprétations.

Une explication serait que la phrase décrit l’esprit devenu cristallin à un point tel qu’il arrive à se concentrer parfaitement. Une seule pensée dure pour toujours. Est-ce possible ? Non, car comme nous l’avons souligné plus haut, l’esprit est toujours en mouvement, ne serait-ce que de façon subtile, peu importe à quel point l’on atteint l’immobilité.

Une seconde explication serait qu’il n’y a pas d’esprit individuel, que notre esprit limité cesse d’exister au moment où il se fond à l’esprit supérieur, l’esprit universel, la vacuité – peu importe les termes dont on usera pour décrire l’indescriptible. Un esprit qui ne se meut pas du tout n’existe pas.

La troisième explication, je ne puis vous la donner. Personne ne le peut. Et c’est, selon toute probabilité, la plus juste.

Cette seule phrase a inspiré bien des hommes à travers les siècles et c’est, légitimement, l’une des plus célèbres phrases du ch’an ou du zen.

Et pourtant, n’est-elle pas d’un vague aussi remarquable que terriblement attrayant ? Comme le Tao. C’est peut-être la raison pour laquelle il est si inspirant.

Il est aussi illusoire que la sagesse elle-même, dont il constitue la parfaite description.

Et pourtant – j’en ai l’assurance – il vous apparaîtra évident au moment où vous atteindrez l’état d’unité parfaite avec chaque chose.

32. Nulle part mais partout

Demeurant à nulle part et cependant partout,
Les dix directions se tiennent droit devant vous.
Le petit est pareil au grand
Dans le royaume sans l’illusions.
Le grand est pareil au petit ;
Nulle frontière n’est visible.

Dès que l’on fait un avec l’univers, il n’est plus de distinctions. Dans le monde de l’esprit, on se trouve nulle part et cependant partout. On voit le monde tel qu’il est – dépourvu de frontières créées par l’esprit.

Seuls ceux qui l’ont vécu peuvent comprendre ceci. Nul savoir théorique ne saurait vous être utile ici.

En fait, les paradoxes de ce passage désignent ce qui ne saurait s’exprimer complètement de par le recours aux mots.

33. Union parfaite

L’existence est précisément la vacuité ;
La vacuité est précisément l’existence.
S’il n’en était pas ainsi,
Il ne vaudrait rien de la préserver.
Un est tout ;
Tout est un.
Si vous ne pouvez être ainsi,
Pourquoi vous inquiétez-vous de ne pas terminer ?

Ce passage est de nature métaphysique et les deux premiers vers possèdent l’équilibre d’une équation mathématique. Il n’y a pas de doute au sujet de ce qu’il veut nous montrer. En réalité, il n’y a pas de différence entre la vacuité et l’existence. Elles sont identiques. Le monde de l’esprit et le monde matériel sont identiques. Leur séparation n’existe que dans notre esprit.

Si l’existence dans laquelle vous pénétrez n’est point identique à l’existence, et que votre existence n’est pas précisément la même que la vacuité, alors votre état d’esprit, quel qu’il soit, ne vaut pas la peine d’être préservé.

Les vers six et sept mettent de nouveau l’emphase sur le caractère identique de chaque chose.

Les deux derniers vers montrent que si vous atteignez ce niveau de développement spirituel, vos objectifs de vie deviendront d’importance secondaire. Atteindre vos objectifs ne sera plus votre source principale de motivation à entrer en action. Vous serez véritablement libre de vivre selon l’esprit.

34. Confiance en l’esprit

La confiance et l’esprit ne sont pas deux,
La non-dualité est la confiance en l’esprit.
La voie des mots est avortée,
Il n’est plus de passé, d’avenir, ni de présent.

Et les quatre derniers vers associent les termes « confiance » et « esprit ». Ce passage nous dit que la confiance et l’esprit ne sont qu’une seule et même chose. Il affirme que la non-dualité ne peut que s’atteindre par la « confiance en l’esprit ». Cette affirmation n’est-elle pas déroutante ? « Confiance en l’esprit ? » N’avons-nous pas fait tout notre possible pour nous débarrasser de l’esprit afin d’atteindre la vacuité ? Et voici que l’on nous demande d’avoir confiance en l’esprit !

La confusion se dissipe lorsqu’on réalise que l’esprit auquel on se rapporte ici n’est point notre « faux esprit » fait d’activité mentale égocentrique, mais bien l’état atteint dès que l’on se débarrasse de cet esprit égocentrique et que l’on pénètre la vacuité – l’« esprit universel ». L’esprit dont il est question ici est en fait la vacuité qui se trouve en vous et autour de vous, et dont nous ne faisons tous qu’un.

Le troisième vers se fait clair. Lorsqu’on pénètre ce véritable esprit opposé au faux esprit dont on vient de se débarrasser, nous entrons en un domaine où « la voie est mots est avortée », une région qui ne saurait être comprise par le recours au langage. C’est un domaine où la raison n’est pas admise et où même le temps a cessé d’exister.

Quand a-t-on réellement besoin de la confiance, de la foi ? Nous en avons besoin lorsque nos facultés intellectuelles échouent, lorsqu’il n’y a plus moyen de décrire un phénomène.

Pénétrer en ce domaine mystique enveloppé de mystère exige confiance en l’esprit universel, en la vacuité. Sans confiance, sans foi, personne n’osera pénétrer le mystère.

Notre dernier pas vers l’éveil est un acte de foi – de foi et de confiance en l’esprit.

Accepter le mystère,
Croire en la vacuité,
Avoir confiance en l’esprit,
C’est pénétrer le mystère,
C’est marcher en harmonie
Avec le Tao.


© Jos Slabbert 1999

Adresse postale : P.O. Box 4037, Vineta, Namibie

Télécopieur : 09264 64 46 1014 Courriel : jos_slabbert@hotmail.com

Ce passage ou des extraits de celui-ci peuvent être reproduits à des fins non lucratives.

L’auteur tient à remercier et à exprimer sa gratitude envers toute personne qui aura observé en ce passage des échos de ce qui aurait pu être écrit, dit ou pensé par lui, ou là où les traductions du Tao Te Ching lui rappelleraient sa propre traduction. La traduction originelle anglaise retenue pour Le poème sur la confiance en l’esprit est celle du maître Shen-Yen.


Addendum A

Poème sur la confiance en l’esprit

La Voie Suprême n’est pas difficile
Si seulement vous ne sélectionnez pas et ne choisissez pas.
Gardez-vous d’aimer et de haïr,
Et vous comprendrez clairement.
Écartez-vous d’un seul cheveu,
Et vous voilà aussi éloigné que ciel et terre.
Si vous voulez qu’apparaisse la Voie,
Ne soyez ni pour ni contre.
Le pour et le contre s’opposant –
Voilà la maladie de l’esprit.
Sans réaliser le principe mystérieux
Il est vain de pratiquer la quiétude.
La Voie est aussi parfaite qu’un grand espace,
Sans manque, sans excédent.
Tant d’emprise et de rejet
Vous empêchent de l’atteindre.
Ne poursuivez pas une existence conditionnée ;
Ne souffrez pas dans l’acceptation du vide.
Au sein de l’unité, de l’égalité,
La confusion s’efface d’elle-même.
Cessez toute activité et revenez au calme,
Et ce calme sera plus actif encore.
Stagnant dans la dualité,
Comment reconnaîtrez-vous l’unité ?
Si vous ne pénétrez pas l’unité,
Tout endroit perdra sa fonction.
Bannissez l’existence et vous tombez dans l’existence ;
Poursuivez la vacuité et vous y tournerez le dos.
La parole et la pensée excessives
Vous gardent de l’harmonie avec la Voie.
Sabrez dans la parole et la pensée,
Et il sera nul endroit que vous ne saurez pénétrer.
Revenez à la racine pour atteindre le principe ;
Recherchez l’éveil pour le perdre.
Un seul moment de retournement de la lumière
Est plus grand que la vacuité d’avant.
La vacuité d’avant est transformée ;
Ce n’était que le produit d’une perception bercée d’illusions.
Nul besoin de rechercher le vrai ;
Il suffit d’anéantir vos perceptions.
N’endurez pas les points de vue dualistes,
Prenez garde à ne point les rechercher.
Dès que se présentent le bien, le mal,
L’esprit s’éparpille et se perd.
Deux provient d’un,
Et pourtant il ne peut conserver l’Un.
Lorsqu’un esprit ne prend pas son envol,
Une myriade de dharmas demeure sans effet.
Sans défaut, sans dharma,
Nul envol, nul esprit.
Aveugle au fin et au vulgaire,
Comment saurait-il y avoir de parti pris ?
La Grande Voie est large,
Ni facile, ni difficile.
Avec des vues bornées ou des doutes,
La précipitation vous ralentira.
Vous y attachant, vous perdrez le sens de la mesure ;
L’esprit s’engagera sur une fausse route.
Lâchez prise et soyez spontané,
Par-delà les allers, les arrêts.
Accordez-vous à la nature, unissez-vous à la Voie,
Vagabondez à loisir, sans tracas.
Limité par les pensées, vous vous égarez du réel ;
Et sombrer dans la stupeur est tout aussi mauvais.
Il n’est point bon de fatiguer l’esprit,
Pourquoi alterner entre aversion et affection ?
Si vous désirez pénétrer dans l’unique véhicule,
Ne soyez pas rebuté par le monde des sens.
Sans aversion pour le monde des sens,
Vous ne ferez qu’un avec le véritable éveil.
Le sage n’a pas de motivations ;
Seuls les fous se réduisent eux-mêmes à l’esclavage.
Tel dharma n’est point différent de tel autre.
L’esprit bercé d’illusions s’accroche à tout ce qu’il désire.
User de l’esprit pour cultiver l’esprit –
N’est-ce pas là une grave erreur ?
L’esprit erroné engendre tranquillité et confusion ;
En l’éveil, il n’est plus de préférences ni d’antipathie.
La dualité de chaque chose
Découle de fausses discriminations.
Un rêve, une illusion, une fleur dans le ciel –
Mais pourquoi donc tenter de les saisir ?
Le gain et la perte, le bien et le mauvais –
Débarrassez-vous d’eux, tous à la fois.
Si vos yeux ne se closent pas dans le sommeil,
Tout rêve s’éteindra de lui-même.
Si l’esprit ne discrimine point,
Tout dharma est d’une même identicité.
L’essence d’une seule identicité est profonde ;
Immobile, le conditionné est oublié.
Considérez tous les dharmas comme égaux,
Et vous retournerez aux choses telles qu’elles sont.
Dès que le sujet disparaît,
Il ne saurait y avoir ni mesure ni comparaison.
Cessez toute activité et il n’y a pas d’activité ;
Quand l’activité cesse, il n’y a pas de repos.
Puisque deux ne peut être établi,
Comment peut-il y avoir un ?
Dans l’Ultime,
Règles et normes n’existent point.
Développez un esprit d’équanimité,
Et toute action se dissipera.
Les doutes anxieux s’effacent en totalité.
La bonne foi est faite de droiture.
Rien ne traîne derrière,
On ne peut se souvenir de rien.
Vif et vide, fonctionnant de manière naturelle,
L’esprit ne se donne pas de mal.
Ce n’est pas l’endroit pour penser,
Réfractaire qu’il est aux pensées et aux émotions.
Dans le Royaume du Dharma réside la véritable identicité,
Et il n’y est ni autre, ni moi.
S’accorder à elle est d’une importance vitale ;
Se référer au « non-deux » suffit.
Dans le non-deux, toute chose est en unité ;
Rien ne saurait être exclus.
Les sages, toujours occupant les dix directions,
Pénètrent tous ce principe.
Ce principe ni connaît ni hâte ni lenteur –
Une pensée pour dix mille ans.
Demeurant à nulle part et cependant partout,
Les dix directions se tiennent droit devant vous.
Le petit est pareil au grand
Dans le royaume sans l’illusions.
Le grand est pareil au petit ;
Nulle frontière n’est visible.
L’existence est précisément la vacuité ;
La vacuité est précisément l’existence.
S’il n’en était pas ainsi,
Il ne vaudrait rien de la préserver.
Un est tout ;
Tout est un.
Si vous ne pouvez être ainsi,
Pourquoi vous inquiétez-vous de ne pas terminer ?
La confiance et l’esprit ne sont pas deux,
La non-dualité est la confiance en l’esprit.
La voie des mots est avortée,
Il n’est plus de passé, d’avenir, ni de présent.


Addendum B

Paternité littéraire du Poème sur la confiance en l’esprit

Seng ts’an, le troisième Patriarche qui s’éteignit en 606 après Jésus-Christ, est reconnu historiquement comme étant auteur du Poème sur la Confiance en l’esprit. Toutefois, les érudits contemporains doutent de ce qu’il en soit le créateur.

Niu T’ou fa Jung, disciple de Tao Hsin, le quatrième Patriarche, a écrit un poème intitulé Chanson de l’esprit. La similarité entre les poèmes a amené les érudits à spéculer sur le fait que le Poème sur la Confiance en l’esprit aurait finalement été écrit après l’ère du sixième Patriarche, Hui Neng, comme une version améliorée, condensée de la Chanson de l’esprit.

La question de la paternité du texte importe bien peu, vu l’incroyable influence de ce poème sur la pensée chinoise et japonaise dans le ch’an et le zen.