
Poème sur Vivre en harmonie |
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Introduction
Cet essai constitue un effort pour éclaircir le Poème sur la confiance en lesprit, texte dimportance capitale pour le chan, le zen et le taoïsme. Cet essai ne se borne pas tant à paraphraser ni à expliquer que dillustrer en quelle mesure le Poème sur la confiance en lesprit peut sappliquer à la vie quotidienne en ce monde moderne. En ce sens, cet essai est conforme à lintention de lauteur, soit de guider lindividu sincère dans sa quête dharmonie avec le Tao. Les conseils donnés ne sont pas destinés à la consommation passive. Vous devez les vivre. Il ny a pas dautre issue. Cest seulement lorsque vous les appliquerez dans votre vie que vous commencerez graduellement à comprendre. 1. Ne pas sélectionner, ne pas choisir
Le premier couplet du Poème sur la confiance en lesprit est aussi catégorique que simple. Pas un mot au sujet de lintellect, ni du besoin détudier intensivement les textes sacrés. Il ne se rapporte ni à un dogme particulier auquel lon doit souscrire, ni à un rituel ou une cérémonie à laquelle lon doit se soumettre. Ses instructions sont ridiculement simples. Vous ne devez pas sélectionner, vous ne devez pas choisir. Notre capacité de vivre en harmonie avec le Tao, selon ce texte, se fonde sur labsence de cette tendance à vivre selon nos désirs. Sélectionnez et choisissez est une expression de consommateurs. Nest-ce pas le fondement même de la vie moderne ? N'accolons-nous pas un terme aussi beau que « liberté » à cette expression ? Les jeunes veulent quitter lenvironnement étouffant de leurs parents afin de gagner leur propre argent et acheter ce quils désirent en toute liberté. Nous avons été soumis à un lavage de cerveau de par une industrie publicitaire omniprésente qui nous a fait croire que vivre, cest acheter. La liberté, cest magasiner. Le désir est le carburant sur lequel roule notre économie ; nos impulsions de consommateur ont également perverti nos rapports interpersonnels. L« amitié » est souvent perçue comme un investissement garantissant influence et approbation. Même nos vies émotives se sont mutées en un processus de sélection approfondi. Je laime bien, alors je vais lui sourire. Je ne laime pas, alors je ne me montrerai pas chaleureux. 2. Ni amour ni haine
Agir ou réagir selon les deux émotions élémentaires de lamour et de la haine revient à traiter les êtres humains comme de la marchandise dans un centre dachats. Cest une forme de « sélectionnez et choisissez ». On devient un consommateur dêtres humains, et nos rapports interpersonnels se transforment en produits qui gratifient nos besoins, et qui sont abandonnés dès quils ont perdu leur utilité, quils nous ennuient ou quils ne correspondent plus à notre nouvelle image. Certains maris traitent leurs épouses ainsi. Ils rejettent leur vieille épouse pour un modèle plus récent. Lémancipation féminine fait croire à certaines quil est désormais permis de faire la même chose à leurs maris. Une terminologie psychologique est employée pour expliquer leur consumérisme : « Crise du mitan de la vie », « démon du midi », « crainte de la mort » et ainsi de suite. Voulez-vous vraiment savoir la vérité ? Demandez à leurs enfants abandonnés. Eux savent ce quil en est vraiment. On nest jamais trop jeune pour comprendre le rejet. Ce passage affirme clairement que lon ne devrait pas laisser lamour interférer si lon veut comprendre. Cest presque impossible avec les amis proches ou la famille. Il est plus facile de les aimer et de les détester simultanément que déprouver ni amour ni haine à leur égard. Cest probablement pourquoi les parents éprouvent tant de difficulté à comprendre leurs enfants, et que les enfants développent des idées si tordues au sujet de leurs parents. Ce passage a donné lieu à bien des malentendus. Il nindique pas que lon ne devrait pas aimer. En fait, il montre comment. On ne peut comprendre vraiment ses enfants, ses amis ou toute créature dailleurs, si on laisse interférer des émotions telles que lamour ou la haine. Il suffit de comprendre vraiment, pour aimer vraiment et lamour ici sentend comme un véritable support et non pas comme une émotion bon marché. Facile, nest-ce pas ? Et pourtant si difficile. 3. À un cheveu
Peut-être lavez-vous déjà vécu vous-même. Au moment même où vous pensiez avoir finalement fait un pas substantiel vers lavant, une peccadille ou dune insignifiance embarrassante vous fait soudain dériver de votre chemin. Quune grande catastrophe nous fasse dériver de notre chemin nest pas si dérangeant. Pleurer amèrement devant un cercueil ouvert ne détruit pas lamour-propre dun individu. Les petites mais ô combien venimeuses jalousies suscitant de mauvaises actions peuvent être bien plus destructives, particulièrement si vous vous croyiez immunisé contre elles ne pointent-elles pas votre vulnérabilité pusillanime du doigt ? Ce qui brise la confiance en soi est le ridicule de notre chute. Admettre notre propre faiblesse nous imprégnera dun sentiment de grande humilité. Ce qui est bon. Toute bonne chose ne provient-elle pas du Tao ? Si lon accepte humblement notre défaite, on découvrira autre chose. Peu importe à quel point on semble sêtre écarté de la compassion, on se retrouve en fait à un cheveu delle, et lon peut revenir à son ancienne proximité dans la seconde. En réalité, chaque fois que lon y revient, on se trouve encore plus près delle quavant. À un cheveu plus près peut-être. Mais nest-ce pas lespace même qui sépare le ciel de la terre ? 4. La maladie de lesprit
Encore une fois, cela semble assez facile. Si lon maintient nos désirs et nos animosités sous contrôle, les choses deviendront claires. On comprendra. On saura quoi faire. Tant quon laissera lambivalence contrôler notre esprit, comment pourrons-nous voir clair ? Notre esprit ne fonctionnera pas correctement. On sera en proie à sla confusion. On ne saura pas quoi faire. Et pourtant, cest bien difficile, nest-ce pas ? Ne pas être pour quelque chose, ni contre personne. Ce serait bien ennuyeux, pourrait-on dire. Après tout, le genre de vie dépeint ici ne signifie-t-il pas une vie dépourvue de passion et excitation ? La vie ne se résume-t-elle pas à être pour ou contre quelque chose ? Un esprit tranquille est comme mort, pourrait-on même ajouter. Chacun veut éprouver des émotions, chacun veut vivre la fureur, la douleur, la passion. Je ressens, donc je suis vivant. Nest-ce pas ce que les jeunes sont souvent portés à croire ? Cette approche ascétique ne peut que paraître ennuyeuse, sinon rebutante, à une société intoxiquée par le désir. 5. Le Principe Mystérieux
On ne peut blâmer les jeunes de croire que les pensées et les émotions sont la vie. Ils vivent dans un monde qui vend idées et émotions pour le profit. On peut même injecter des émotions dans vos veines, ou se les acheter sous forme de comprimés ou en liquide. Pourtant, cest un fait que les pensées et les émotions ne sont pas la réalité même, mais quils constituent simplement notre réaction à elle. Ce nest pas notre concept du tigre et des émotions quil éveille en nous qui constituent le vrai tigre. On connaîtra seulement la nature du tigre quand on se retrouvera face à face avec lui dans la jungle, et que lon sentira son souffle chaud sur notre visage. La réalité, réalise-t-on alors, est bien plus vraie que la fiction mentale, et souvent plus passionnante. Nos pensées se glissent souvent entre la réalité et nous. Peut-être lavez-vous déjà vécu vous-même. Vous marchez sur la plage, lesprit dans le tumulte : locéan semble distant et vous ne pouvez entrer en contact avec lui. Cest seulement une fois que votre esprit redevient tranquille que vous pouvez vraiment éprouver locéan. Cest seulement dans la sérénité que vous semblez ne faire quun avec la nature. On doit accepter le principe mystérieux. Avoir foi en ce que lharmonie avec la nature est possible, pour peu que lon limite nos désirs et que lon freine notre soif intellectuelle de division, de classification et danalyse. Cest seulement une fois que notre esprit surchauffé sest calmé, et que lon devient serein, quon se rapproche véritablement du monde extérieur. Tant que lon nacceptera pas la vie comme un mystère, nos efforts à tendre vers elle seront vains. Ils seront inutiles, car ils ne porteront pas fruit. Lesprit ne le permettra pas. Laissez aller votre soif danalyse. Laissez tomber cette habitude de penser en termes dualistes. Acceptez le mystère pour ce quil est hors de portée de votre raison. Ainsi seulement votre quête de quiétude portera-t-elle fruit et vous rapprochera de chaque chose. Si vous échouez, vous serez comme un animal en cage, et ce nest pas ça, la vraie vie. Peu importe à quel point elles peuvent être brillantes et intenses, vos pensées et vos émotions ne sont rien, sinon des barreaux qui vous emprisonnent. Dans la quiétude, vous découvrirez que la proximité avec la création est plus intense que la passion : elle est réelle. 6. La Voie Parfaite
Cette image de la perfection est empreinte dune grande beauté. Un grand espace éveille un sentiment aussi serein quexcitant en moi. Cest une métaphore spirituelle saisissante : un grand espace déborde de paradoxes. Il semble vide, et pourtant il contient beaucoup. Il ne manque de rien, et pourtant il na rien en excédent. Je sais quon ne peut décrire le Tao, mais je soupçonne que nulle autre visualisation ne saurait se rapprocher davantage de sa nature. La signification de ce passage est claire. Vivez modérément, indique-t-elle. La modération, cependant, ne signifie point étroitesse desprit. Un grand espace se résume à la vision et au mouvement, mais sans le désir dexcès. Quand le désir prend le dessus, et que lon saisit et rejette, notre grand espace devient aussi étroit que notre esprit ; cest une prison dans laquelle on se confine avec bien peu dair à respirer. 7. La Voie du Milieu
« Lexistence conditionnée » est une expression pertinente pour décrire la manière infaillible et impartiale selon laquelle fonctionne la loi karmique de la cause et de leffet. Nul ne peut y échapper. Nous existons parce que les circonstances nous permettent de vivre. Ces circonstances pourraient changer de manière à ce que nous périssions tous. Pourtant nous jouons un rôle majeur en déterminant la direction quempruntera notre vie. On récolte ce que lon sème. Chacun est responsable de son destin. Souvent nous abordons cette existence conditionnée comme si cétait la seule chose qui valait la peine dêtre vécue. Nous menons notre vie comme si le monde des corps et des objets matériels était plein et permanent, comme sil était ni éphémère ni illusoire. À nous égarer dans la vie de manière aussi matérialiste, nous sommes totalement perdus. Tenter déchapper à cette existence conditionnée en senfuyant totalement en soi-même est tout aussi nocif. Une des grandes idées du chan soutient que nous sommes essentiellement vides. Nul noyau autonome et permanent ne repose à lintérieur de soi. Lidée dune entité permanente en nous est illusoire. Cest aussi illusoire que voir le monde extérieur comme étant composé dentités autonomes et permanentes. Ne pas percer cette illusion de permanence est le cur de lignorance et la source de bien des souffrances. Nous, êtres humains, sommes composés en fait de plusieurs ensembles en perpétuelle fluctuation, de prime dabord conditionnés par notre environnement. Il nest rien dautonome en nous. Indépendamment de nos sens, de notre capacité à classifier et à interpréter ce quenregistrent nos sens, de nos capacités de volition et de notre conscience lesquels sont tous conditionnés, interdépendants et en perpétuel mouvement il ny a rien en nous. Nous sommes éphémères et vides. Une manifestation passagère dénergie. Du vide. Bien des gens, les Occidentaux en particulier, se sentent troublés par la représentation du caractère éphémère et vide de lexistence. Cependant, une fois que lon sest fait à cette idée, elle nous apparaît merveilleusement rassurante. Elle nous démontre que tous ces efforts déployés à accumuler des choses et à saccrocher à elles sont idiots. Pour qui faites-vous cela ? Et par ailleurs, rechercher la renommée est tout aussi absurde. On peut aisément fuir dans ce vide et refuser de participer à la lutte souvent pénible et inhérente à lexistence conditionnée. Pourtant cette forme de retrait total dans le vide est tout aussi mauvaise que la complaisance dans lexistence conditionnée. Cest bien beau tout ça, pourrait-on rétorquer, mais où veut-on en venir ? Encore une fois, le passage est clair. Suivez la voie du milieu. Ne vous immergez pas totalement dans lexistence conditionnée à lexclusion de tout le reste ; ne récusez pas la réalité en fuyant dans le vide. Vous pouvez, cependant, user du vide comme lieu de retraite provisoire. Cela vous permettra composer avec lexistence car on na pas le choix de composer avec elle sans perdre votre perspective de vue. Vous gagnerez lhumilité et la compassion qui donneront sens à votre vie. Vous perdrez votre égoïsme, car vous saurez quil ny a pas de Moi seulement du vide. Lidéal serait de demeurer simultanément dans lexistence conditionnée et le vide. Ils ne sont pas séparés, ils ne font quun. Cest un grand mystère, je sais, et il est difficile à comprendre. Mais si jamais vous le vivez, vous saurez que cest la vérité. Cest dans lunité de votre vide intérieur et de lexistence extérieure que se dissipera votre confusion. Les choses vous paraîtront plus claires. La voie se trouvera devant vous dans toute la simplicité que seule légalité peut procurer. 8. Patience
On ne peut forcer notre esprit à devenir immobile. Plus lon tente de supprimer nos pensées, plus elles trouvent moyen de refaire surface. Lesprit nen devient que plus agité, plus actif. Cest comme tenter de calmer une petite mare turbulente en la frappant avec une pelle : on cause encore plus de vagues. La seule chose que lon peut faire est de pratiquer la patience et dattendre :
Concentrez-vous sur la forme de méditation que vous avez élue ; cest tout. Tenez-vous loin de la hâte datteindre des résultats. Dès que vous vous souciez des progrès, vous régressez. Détendez-vous. Pratiquez votre méthode. Si cest le Tai chi chuan, faites-le avec patience et calme. Si cest de compter votre respiration, comptez votre respiration. La méthode que vous choisissez nimporte pas tant que votre façon de laborder. Faites preuve de patience. Pratiquez sereinement. Ne vous tracassez pas avec les objectifs à atteindre. Pratiquez, un point cest tout. Rappelez-vous : léveil est un sous-produit, pas lobjectif principal. Lévolution personnelle arrive lorsquelle arrive. Léveil arrive lorsquon sy attend le moins. 9. Unité
Quel est le problème avec la dualité ? pourrait-on se demander. Pourquoi les capacités analytiques de lesprit causent-elles la stagnation ? Ne nous a-t-on pas toujours dit que la capacité de notre esprit de distinguer, de classifier et de diviser était synonyme dévolution ? Nous passons des années dans les établissements éducatifs afin de raffiner nos capacités analytiques. Et ces quelques vers de prétendre maintenant que ce que nous avons acquis au prix de tant defforts constitue en fait la cause même de notre stagnation ? Il va de soi que nous devons être capables de distinguer et danalyser si nous voulons survivre. Nos capacités analytiques nous ont permis de survivre même lorsque cétait pratiquement perdu davance. La puissance de notre cerveau nous a permis de marcher sur la lune, et de sélancer vers les étoiles. Ce passage ne nous demande pas dabandonner ces habiletés essentielles. Il veut nous garder de nous en servir au mauvais niveau. Au niveau de lesprit, notre capacité de diviser et de classifier nous sépare et nous isole du reste de lunivers. Bien sûr que vous devez savoir la différence entre un requin dangereux et un requin inoffensif : cest essentiel à votre survie lorsque vous nagez dans locéan. Mais lon devrait se rendre compte que cette division est artificielle. Vous et le requin faites partie du système que nous appelons la Terre, de la même manière que votre oeil gauche et votre oeil droit font partie de vous. La catégorisation est un acte mental. Elle sépare ce qui forme, fondamentalement, un tout. Les choses nexistent séparément que dans notre esprit. En réalité, nous faisons tous partie dun tout indivisible. Cest lobsession de notre esprit avec la dualité qui est la cause de notre solitude. Si lon divise les gens en races, nous membres dune race particulière nous séparons des autres races. Ceci peut, si lon se concentre sur les différences, facilement mener au racisme qui nous isolerait encore davantage. Si nous nous concentrons sur les qualités communes qui unissent les races, nous redeviendrons membre dun plus grand tout, appelé humanité. Lisolement ne sera pas possible, et le racisme tombera en désuétude. Nous sommes encore plus loin détablir un pont entre nous-mêmes et les autres espèces un fossé créé par notre propre esprit. Ce fossé nous a non seulement isolés spirituellement en tant quhumains, mais a aussi été la cause de moult cruautés et souffrances. De manière assez perverse, bon nombre dêtres humains ont décidé que toute espèce, hormis lHomme, est vide, dénudée desprit, et que le vide est un permis de maltraiter et dasservir. Nous sommes bien loin de lunité avec toute forme de vie autour de nous. Cest cette unité que nous désirons retrouver. Désespérément. Cest la souche de notre agitation et de notre mécontentement. Nous sommes seuls. Notre esprit nous a séparés du reste de la création. Seul notre esprit peut restaurer lharmonie. Pour ce faire, la première étape est déliminer la dualité qui simmisce dans nos vies spirituelles. 10. Nul échappatoire
Lesprit ne devrait jamais être vu comme un échappatoire à la vie. Dès que où vous tenterez de tourner le dos à lexistence, lexistence, vengeresse, vous frappera dans le dos. Il est nul échappatoire à la réalité. Quand lon essaie de séchapper vers lintérieur, on ne trouve pas la paix, mais seule lagitation de la réalité qui nous attend. En recherchant en vain la vacuité, ayant pour seul moyen de tourner le dos à la réalité, on tourne tout autant le dos à la vacuité. Cest clair, nest-ce pas ? Votre mouvement vers lintérieur doit être un mouvement vers la vie, et non pas hors de celle-ci. Il est une autre dimension à ce passage quon ne peut ignorer. Si lon tourne le dos à la réalité, on tourne aussi le dos à la compassion. Voici un simple exemple pour illustrer ceci. Si vous voyez un homme affalé au bord de la route, ensanglanté et qui, de toute évidence, a besoin daide, vous êtes témoin de la réalité. Ce nest ni une invention de votre esprit, ni un concept. Vous ne pouvez pas changer la réalité en vous débarrassant de vos visions. Ce sang qui empourpre le trottoir est du vrai sang. Tourner le dos à cet homme serait une preuve dinsensibilité, luvre dun sans-cur, quelle que soit lexcuse. Affronter la réalité et aider cet être humain serait un acte de compassion, et donc un mouvement vers lintérieur et la vacuité. Vous voyez ? On ne peut se préoccuper de la pratique méditative tout en ignorant la réalité, et ainsi espérer évoluer de quelque manière que ce soit. Ce que je viens dexpliquer ici est également vrai aux niveaux social et politique (quoique de façon moins tangible). La suppression, linjustice, la guerre, la famine dans les endroits éloignés ne peuvent être négligées pendant que lon soccupe à rechercher notre propre éveil personnel, si confortable. Sans compassion, vous ne deviendrez jamais sage. La compassion et la sagesse forment les deux côtés dune même médaille. Elles sont les caractéristiques centrales du sage. 11. Devenir silencieux
Le mot-clé ici est excessif. Il ny a rien de mal avec le fait de parler et de penser modérément, sauf que lesprit moderne y est intoxiqué. Nous pensons trop, nous parlons trop. Notre éducation nous a encouragés à agir de la sorte. Trop souvent nous pensons et parlons trop dans un effort désespéré de trouver lharmonie. Ce faisant, on rencontre habituellement son contraire : discordance, stress, voire détresse. Souvent nous pensons et parlons immodérément parce que nous avons trop peur de devenir silencieux. Avez-vous remarqué ? Le silence effraie lhomme moderne. Cest pourquoi nous laissons radio et télé ouvertes à longueur de journée, sans même les écouter même lillusion de communication est préférable au silence. Nous évitons le danger dun voyage intérieur involontaire. Nous craignons le vide. Nous ne voulons pas faire face au fait que notre sens didentité tient de la fiction. Tout se passe comme si nous savions intuitivement que lautonomie est une illusion. Dans le but de préserver cette illusion de permanence, nous pensons et parlons sans arrêt. Penser, cest exister ? Laxiome de Descartes : Cogito, ergo sum (« Je pense, donc je suis ») sest transformé en échappatoire. Cest seulement une fois que nous savons faire montre de suffisamment de courage pour pénétrer le vide que lon peut comprendre le caractère inutile de la permanence, et laberration mentale superflue quest ce « Je » auquel nous nous accrochons tant. Cest ainsi que lon pénètre un monde éphémère sans début ni fin, et que sefface notre peur de linsignifiance et de la mort. Plus important encore, toutefois, sefface notre peur de la vie.
12. Le sous-produit
On doit bien commencer quelque part, nest-ce pas ? Votre but, cependant, ne devrait pas être de devenir un sage ou de trouver léveil. Si votre action est égocentrique, elle est vouée à léchec. Voici un exemple au niveau matériel : Un jour, je demandai à mon neveu : « Quaimerais-tu devenir plus tard ? Riche » fut sa réponse. Il nest jamais devenu riche, puisquau delà de son rêve de richesse, il néprouvait pas le moindre intérêt envers toute forme dactivité productive ou créatrice. Un jeune auquel jai eu le privilège denseigner me donna un jour une réponse tout à fait différente à cette question. « Jaimerais composer de belles histoires », me dit-il. Cétait une passion pour lui, dautant plus quil savait faire montre de patience et de persévérance. Il a créé de belles histoires en des livres qui sont devenus des best-sellers. Bien sur, il est devenu riche ; mais ce nétait quun sous-produit, une conséquence de sa créativité. Ceci est aussi vrai au plan spirituel. Demandez à une personne ce quelle aimerait devenir plus tard et si elle vous répond de manière égocentrique : « Illuminé », cette réponse sera aussi bête que celle de mon neveu. Cette personne ne deviendra probablement jamais un sage, car un ego illuminé, ça nexiste tout simplement pas. Rechercher léveil de manière égocentrique, cest comme courir après une plume, ventilateur à la main. Léveil est un sous-produit de la compassion : la compassion authentique, et non pas un effort égocentrique pour être bon. Léveil est comparable au Tao. Dès que vous croyez lavoir atteint, vous le perdez. 13. Retourner la lumière
Peu importe à quel point lon est absorbé dans la vie de façon positive, on a toujours besoin de temps pour soi. On ne peut voir clair tant que lon ne prend pas la peine de se tourner vers notre intérieur, régulièrement. Clarifier les choses « retourner la lumière » signifie : se débarrasser de toutes ces « perceptions bercées dillusions » qui nous confondent et se tiennent entre la réalité et nous. Il est possible que vous vous sentiez décalé, il est possible que la réalité vous semble bien lointaine. Bien des gens croient quils doivent se déplacer physiquement sur une sorte de pèlerinage dans un effort de se rapprocher de la réalité. Bien sûr, la migration peut procurer de nouvelles perspectives et aider à mieux comprendre la vie, mais, à la base, ce nest pas nécessaire. Car la réalité nest pas ailleurs. Elle est autour de vous, elle est en vous. Vous navez pas à la rechercher. La seule chose que vous avez à faire est danéantir vos perceptions. Ainsi verrez-vous clairement ce qui est vrai. Cest seulement lorsque lagitation en notre esprit sest résorbée que lon peut véritablement être en contact avec lessentiel. Peut-être avez-vous déjà touché la sérénité alors que vous pouviez distinguer avec une incroyable clarté le faux du vrai, reconnaître en quels endroits vous dilapidiez votre précieuse énergie vitale et ce que vous deviez vraiment faire. Malheureusement, ces moments de clarté narrivent que trop rarement, souvent après quelque expérience traumatisante : à la suite dune expérience de mort imminente ou de la mort dun être aimé. Parfois ces expériences ont un effet profondément transformateur sur les gens. Plus souvent quautrement, les gens semblent vite les oublier et recouvrer leur aveuglement dès quils se laissent engouffrer par la vie et leurs vieilles habitudes. La méditation est un moyen de retourner la lumière. Pratiquée correctement, diligemment, elle peut procurer des moments de pur éveil. Elle ne laisse pas notre évolution entre les mains du hasard. Cest le moyen dacquérir des moments de compréhension profonde sans nécessairement avoir à souffrir. Elle nous sensibilise à la dimension spirituelle. Elle crée en nous une conscience, une sensibilité qui nous permettent dapprendre des expériences les plus subtiles. Elle nous apprend à mener une vie significative et à éprouver la joie dans toute sa pureté ; elle nous prépare enfin à la souffrance et à la douleur inévitables. 14. Ni bien ni mal
Lanti-dualisme nest-il pas poussé un peu trop loin ici ? Non mais, ignorer le bien et le mal ! Ce texte nest-il pas en train de réfuter les bases mêmes sur lesquelles la société est censée fonctionner ? Il est facile de mal comprendre ce passage. Il parle de notre habileté à agir de manière cohérente et compatissante. Ce quil dit en réalité, cest que la compassion va au-delà de la simple notion du bien et du mal. On peut sopposer au vol tout en éprouvant de la compassion pour les voleurs. Si vous laissez vos valeurs morales vous dicter les récepteurs de votre compassion, hypocrite, vous tomberez à pieds joints dans la forme la plus destructive de pensée dualiste. Personne nest innocent. Cela signifie-t-il pour autant que nul ne vaut la compassion ? Si la dignité se rattachait à linnocence, personne ne mériterait la dignité. Et pourtant, nous le savons bien. La dignité est le droit inaliénable de tout être humain. La dignité ne devrait jamais se rattacher à quelque condition. Un terrible exemple illustrant ceci est la manière dont nous avons tendance à faire de la dignité un produit de succès, dintelligence, de richesse matérielle ou de « beauté ». On sétonnera peu de ce que les faibles soient souvent traités comme des chiens. Tant que votre souci pour votre prochain ne sera pas inconditionnel, vos actes se tiendront à mille lieues de la compassion, et votre esprit « séparpillera et se perdra ». Ce passage recèle une autre dimension. En plusieurs façons, la moralité sapplique seulement lorsque les gens manquent à la compassion. À linstar de la loi, la moralité est négative ; elle encourage davantage la prohibition que linspiration. La loi savère nécessaire lorsque les gens ont cessé de faire preuve de décence les uns envers les autres. Il est essentiel de recourir à la moralité lorsque les gens néprouvent plus dégards envers autrui. La véritable évolution, par contre, se présente lorsque les gens embrassent la compassion. La moralité nous informe de ce que nous ne devrions pas faire. Négative, elle inhibe davantage quelle nencourage les actes constructifs. Elle éveille ce quil y a de pire en nous, particulièrement en les jeunes, qui éprouvent un plaisir évident à enfreindre les règles. La compassion nest point normative. Cest une force anarchique sourdant de lintérieur. À la vue den enfant en proie à la noyade, vous ne chercheriez pas dans un bouquin de règles la conduite la plus appropriée en semblable circonstance. Vous ne consulteriez pas le prêtre de votre paroisse pour déterminer si vos agissements seraient en accord avec les préceptes de votre église. Ne serait-ce pas ridicule ? Même sil y avait une enseigne près de la piscine disant : Les adultes ne sont pas admis dans la piscine, ne plongeriez-vous pas ? La compassion est par-delà les règles. Si vos principes moraux vous interdisaient de serrer les étrangers contre vous, ne prendriez-vous pas tout de même cet enfant entre vos bras pour le sauver ? La compassion commence là où prend fin la moralité. Lindividu qui doit sappuyer sur les principes moraux et sur la loi pour distinguer le bien du mal a effectivement lesprit « éparpillé et perdu ». 15. Au-delà de lUn
Même dans la vacuité, lorsque notre esprit se repose enfin, nous sommes toujours conscients de nous-mêmes. Cest seulement une fois que la conscience de soi est dissoute que lon est en mesure datteindre lunité avec la vacuité en soi, autour de soi, car le vide en soi est aussi le vide autour de soi. Toute forme de distinction aura finalement disparu. Il y aura plus dobjet puisque lon aura cessé dêtre sujet. On se retrouvera au cur dun monde de vacuité dans lequel sujet et objet ne feront quun. On ne pourra même plus faire la différence entre la vie et la mort. Cest dans cette unité que sera atteinte la perfection. Limperfection existe seulement dans lesprit. Au moment où lesprit sélimine lorsque lon pénètre la vacuité limperfection disparaît delle-même et chaque chose se revêt de perfection. Ces trois derniers paragraphes représentent ma tentative dexpliquer leffort du poète pour expliquer linexplicable. Tant le poète que moi-même marchons sur un terrain glissant. Il est virtuellement impossible de décrire réellement ce qui réside au-delà du langage. La seule façon de découvrir la possibilité et la réalité de lunité, cest de sy rendre. Le poète ne peut que montrer le chemin. 16. Discriminer
Ce passage se réfère-t-il à notre tendance à prendre parti pour ce que nous percevons comme étant une qualité ? Oui, probablement. Si nous sommes obsédés par la qualité à tous les niveaux, nous avons malheureusement perdu notre capacité à reconnaître la qualité. Cela est souvent dû à notre incapacité à pénétrer la surface des choses. On utilisera des marques des étiquettes comme indication de ce que devrait être la qualité. Sans ces distinctions superficielles, la plupart des gens se sentent perdus. Nous nous faisons souvent prendre par les apparences. Jignore si ça vous est déjà arrivé. Moi, oui. Un jour je suis allé magasiner avec mes vieilles fringues de jardinage : je devais avoir lair dun clochard. Javais probablement aussi lodeur dun clochard. Comment les gens mont-ils traité, dites-moi ? Oui, exactement. Comme un chien. Tout juste avant la cérémonie de mariage de ma nièce, je me suis rendu au même centre dachats, cette fois vêtu dun impeccable complet noir. Comment les gens mont-ils traités cette fois-ci ? Voilà, vous avez deviné. Avec respect. Étrange, nest-ce pas ? Ce nétait que moi, dans les deux cas. On ne peut blâmer les gens de ne pas pénétrer la surface, nest-ce pas ? Non mais, notre société entière est basée sur les apparences. Ce qui me dérange, toutefois, cest que chacun sen tient à la surface, et y croit. Chacun confond le superficiel et le réel, croyant que le paraître est réalité. Nest-ce pas triste ? Cest probablement la raison pour laquelle les gens sont si préoccupés par les possessions matérielles. Les possessions brillent sur la surface. Une jolie voiture vous procure lapparence du succès. Des vêtements à la mode et un maquillage adéquat arrivent parfois même à persuader les gens de votre beauté intérieure. Ce qui est cruel, cest que les apparences sont directement reliées à la dignité. Votre apparence détermine le respect avec lequel on vous traitera. Mais les gens vont plus loin que ça. Ils posent souvent des jugements sur les qualités abstraites selon lallure. Des recherches ont démontré que les gens les plus attrayants physiquement ont davantage de chances de se trouver un emploi que leurs homologues moins agréables pour lil. Ainsi, la beauté est devenue synonyme de superficialité, en majeure partie perverse. Notre observation de la beauté est devenue chose laide.
Même si vous pouviez pénétrer la surface, vous ne devriez pas discriminer pour autant. Juger les qualités sous la surface, cest tout aussi mal. Le remède ? Que vous pénétriez la surface ou non, gardez-vous de juger, un point cest tout. Que ce soit par les apparences ou par les qualités sous la surface. Seulement ainsi ny aura-t-il pas de parti pris, et seulement ainsi votre compassion sétendra-t-elle à tout un chacun. 17. Vagabonder à loisir
Ce passage est aussi simple que profond. Si nous devenons trop ambitieux dans nos efforts dévolution personnelle, nous perdrons inévitablement la vue de lensemble et, en conséquence, nous serons tourmentés par les doutes. Tendus, nous tenterons de progresser de force, mais en fait, cette hâte nous ralentira.
Dès que nous nous attachons trop à la Voie, nous nous égarons. Incroyable, nest-ce pas ? Ce passage soutient que lon ne devrait pas trop saccrocher à quoi que ce soit, ni même au Tao. Nest-ce pas là pousser le concept de détachement un peu loin ? Lévidence semble soutenir le propos du texte. Saccrocher aux choses nest pratiquement jamais une bonne chose. La possessivité peut savérer être une qualité touchante, voire essentielle, à la jeune mère envers son enfant ; elle peut se pervertir une fois que bébé atteint lâge adulte. La possessivité de sa mère pourrait alors facilement compromettre les efforts dindépendance du jeune trop souvent la possessivité tourne-t-elle lamour en animosité. Les gens qui, égoïstement, sans éprouver la moindre honte, ne travaillent que pour eux-mêmes sont bien sûr toujours possessifs. Ils vivent pour posséder, et ils tentent de partager aussi peu de choses que possible. Sils partagent, ce nest que pour améliorer leur propre situation. Suspicieux, envieux, sans cesse demeurent-ils à laffût de rivaux potentiels qui pourraient leur arracher quelque profit ou honneur. Ce qui est déconcertant, toutefois, cest que lon puisse rencontrer des gens qui consacrent leur vie aux bonnes causes et qui, en fait, ne sont pas si différents de ceux qui travaillent strictement pour eux-mêmes, sans vergogne. Ils traitent leur cause comme une possession quils garderaient jalousement à labri de potentiels rivaux usurpateurs. Leur trip dego se distingue mal de celui de lhomme daffaires qui a réussi par ses propres moyens. À ce sujet, ce dernier fait quasiment moins montre dhypocrisie, car il ne présente pas son égocentrisme comme étant de laltruisme. Quel dommage que des gens vertueux deviennent souvent victimes dun ego ampoulé ! Évidemment, ils agissent toujours pour le bien, mais comme ils seraient efficaces, en particulier au niveau spirituel, sils ne se centraient pas exclusivement sur une chose qui nexiste même pas : le Je !
Le message de ces quatre vers est rassurant de clarté. Lâchez prise de vos ambitions. Détachez-vous. Soyez spontané. Suivez votre (naturellement) bonne nature. Soyez vous-même. Ne vous tracassez pas trop de votre évolution personnelle. Ne faites que ce que votre compassion vous dicte de faire. Relaxez. Énervez-vous pas avec la vie. Ne laissez pas les émotions négatives gouverner votre existence. 18. Laction intelligente
Comment le poète saurait-il mieux nous prévenir ? Nous ne devrions pas laisser nos pensées nous aliéner de la réalité. Mais dans ce passage il ajoute un avertissement dimportance : que ce ne soit pas une excuse pour sombrer dans la stupeur. « Stupeur ? » La stupeur est un état dhébétement dans lequel on est en partie inconscient. Le poète nous prévient de ce quun état desprit négatif puisse sembler être pour certains une forme de méditation. Être sans pensées peut facilement être chose négative, un état au sein duquel les choses deviennent encore plus vagues. Dans la méditation véritable, la réalité devient plus claire. La méditation est une forme daction intelligente. La vacuité nest pas une forme didiotie. 19. Nulle aversion
Vous lavez probablement remarqué à certaines reprises. Plus vous devenez émotif, plus vite vous vous fatiguez. Être trop sentimental absorbe inutilement votre énergie. Vous avez probablement remarqué linverse aussi. Lorsque vous êtes calme et non affecté, vous vous détendez plus aisément. Vous avez davantage dénergie à votre disposition pour faire face aux priorités. Tout devient plus clair et les solutions se présentent presque delles-mêmes. 20. Acceptation de lensemble
Jai tendance à croire que cette partie ne sadresse point aux débutants, mais plutôt à ceux et celles qui foulent la Voie depuis un certain temps. Pourquoi suis-je de cet avis ? Eh bien, le problème est que la plupart des débutants doivent dabord se débarrasser de leur dépendance au monde des sens, pas de leur aversion envers celui-ci. Après tout, ne vivons-nous pas dans un monde consacré à la sensualité ? Nul besoin de sétendre sur l'imbibition évidente dans la sexualité et les sensations fortes. Ce qui est déconcertant, cest que cette imprégnation dans les sens pervertit même notre soi-disant monde spirituel. Nous allons opter pour une religion qui nous enivre. Nous avons besoin de sentir que ce que nous croyons, cest Dieu palpitant en nos veines. Si nous ne pouvons pas Le ressentir, nous croyons quIl nexiste pas. Même nos préoccupations intellectuelles en font partie, car nous avons transformé notre cerveau en une sorte dorgane procurant du plaisir. Nous sommes des chercheurs de sensations fortes. Une fois que vous aurez débuté sur la Voie, viendra inévitablement un niveau où vous tenterez de vous débarrasser de votre dépendance aux sens. Vous saurez que votre cerveau qui est, en fait, une sorte dorgane sensoriel recueillant des idées déforme. Dans vos efforts désespérés de vous rapprocher de la vacuité et du vrai, vous pourriez développer un immense sentiment de répulsion envers le monde des sens. Cette répulsion, nous dit-on ici, forme un obstacle. On la dit avant, nest-ce pas ? Si vous rejetez le monde des sens, qui fait partie intégrante du monde, vous rejetez également lesprit. On ne peut rejeter une partie de monde et espérer faire un avec le tout. Ça ne marche pas. On doit inclure tous les aspects de la réalité ; sinon, comment sera-t-il possible de comprendre le tout ? Cest seulement une fois que lon accepte le monde des sens et que lon éprouve nulle répulsion à son égard, que lon peut atteindre le « véritable éveil ». Et voilà ce mot encore. Éveil. A-t-il sa place dans le taoïsme ? Quelle question stupide ! Chaque chose a sa place dans le taoïsme. Même celles qui nous révoltent. Chaque chose provient du Tao. Dès que lon se met à penser de manière exclusive, nous sommes à mille lieues de la vérité. Néanmoins, je me dois dinsister sur le problème que pose cette question. Tant de sottises ont été dites au sujet de léveil. Je suis toujours porté à me méfier de celui qui se prétend « éveillé » sans fournir dexplications à ce sujet, usant de linébranlable argument selon lequel léveil nest pas vraiment explicable ce qui est tout à fait vrai. Cela me fait penser à la fable de lempereur qui sétait ridiculisé en marchant nu devant ses sujets, se croyant vêtu dhabits raffinés : au départ, personne ne sest montré suffisamment honnête pour lui dire la vérité. Les descriptions de moments déveil ne réussissent pas davantage à apaiser mon scepticisme. Souvent les « éveillés » agissent comme les convertis de la Pentecôte. Très émotionnels, cest le moins quon puisse dire à leur sujet. Pourquoi soupçonné-je que léveil est souvent confondu avec une autre quelconque sensation forte ? Ou peut-être ai-je tout faux. Peut-être suis-je victime dune attaque daversion aux sens. Ou peut-être ne suis-je quun exemple typique de celui qui a eu trop de ratio à digérer durant son éducation. Tout ça, je lavoue. Et pourtant, je ne puis mempêcher dêtre avis que léveil ne se limite pas à un seul moment dincroyable émotion. Possiblement, il se pourrait quil ait ses moments déclat, mais cest surtout un processus à long terme qui exige temps et patience. Petit à petit. Léveil est constitué de moments de vision et de compréhension profonde envers lunité de chaque chose. Sa véritable preuve, cependant, ne réside pas dans son degré émotionnel ; ce qui le rend vrai, cest son pouvoir de changer non seulement votre compréhension, mais vos actions. Si ce que je dis est vrai, léveil occupe une place importante dans le taoïsme. Si ce que je dis nest pas vrai, il occupera tout de même une place importante dans le taoïsme. 21. Nul agenda caché
Je dois vous avouer quelque chose. Je suis attaché à ce passage. Follement. Il est génial. Chaque nouvelle lecture me procure sa dose de satisfaction. Jamais ne perd-t-il de sa fraîcheur à mes yeux. Il est magnifique. Il mémeut vraiment ! Je ne puis comprendre pourquoi certaines gens le liraient sans ressentir aussitôt un moment intense déveil ou, du moins, de lallégresse. La beauté réside-t-elle pas dans sa clarté ? Dès que vous avez un agenda caché, vous devenez lotage de vos propres ambitions et devenez aussi bête que misérable. Le sage agit sans intérêt personnel. Il agit spontanément. Il fait ce que la compassion lui dicte de faire. Nayant pas dobjectif à atteindre, comment aurait-il le goût de manipuler autrui dans le but datteindre ses objectifs ? Et même sil avait un but, jamais ne le laisserait-il se mettre à travers sa compassion. Il abandonnerait son but plutôt que de manipuler son prochain. Que le monde le considère comme un mauviette, cest une possibilité. Et pourtant, si la route menant à la compassion était obstruée, il deviendrait une force de la nature. Jespère que mon effort dexpliquer ce passage nen a pas dissipé la force. Si tel est le cas, oubliez mon explication et lisez de nouveau ce texte demain. Si vous voulez, lisez-le avec moi, mais cette fois je vous en fais la promesse , je ne dirai pas un mot. 22. Le désir
Est-ce que toute forme de désir est mauvaise ? Je veux dire, le désir de justice nest-il pas une chose noble ? Nest-il pas essentiel de désirer être bien et bon ? Quest-ce que le désir, sinon une très forte envie ? Le désir est le carburant affectif qui nous fournit limpulsion de transformer la pensée en action. Vous désirez la justice, et vous voilà faisant activement campagne contre le racisme ou le sexisme. Quy a-t-il de mauvais avec cela ? Poussons largument un peu plus loin : vous savez faire la distinction entre les désirs nuisibles et les désirs vertueux, nest-ce pas ? Ne devrait-on pas alors rejeter ces désirs nocifs pour soi et embrasser ceux qui nous permettent daméliorer le monde qui nous entoure ? Le problème avec le désir, cependant, cest quon ne peut pas vraiment sy fier. Les gens qui vivent selon leurs désirs fluctuent souvent entre des désirs variés, saccrochant à ce qui occupe leur esprit à linstant. La compassion ne devrait pas dépendre dun quelconque fondement affectif, et encore moins dune chose aussi intense que le désir, car elle ne sera pas constante. La compassion devrait posséder le même naturel que la respiration. On ne peut pas dire que la respiration dépend du désir. Et pourtant nous respirons, peu importe ce que les émotions nous dictent de faire en ce moment précis. Même lorsque cédons au découragement et quà nos yeux la vie ne vaut plus la peine dêtre vécue, nous respirons quand même. Lalternative est tout simplement trop terrible : on ne la considère même pas. De la même façon, la compassion devrait être notre état naturel. Ne pas se montrer compatissant serait comme suffoquer. On devrait faire preuve de compassion, peu importe notre état desprit. Ainsi, notre compassion sera aussi constante que fiable.
23. La Grave Erreur
Nest-il pas vrai que nous sommes préoccupés par nos esprits ? Ce nest pas comme si nous avions réellement le choix. Jai déjà lu quelque part que le journal du matin contient davantage de symboles auxquels un paysan du Moyen-Âge a jamais été confronté dans sa vie entière. Cette surabondance de symboles fait enfler notre esprit. Notre époque est coupable de gloutonnerie intellectuelle. Plus que jamais, nous sommes nourris de force didées et de concepts. Les sensations audiovisuelles nous affûtent, linformation nous entraîne dans un courant hasardeux et incohérent. Si les idéologies se montrent plus subtiles, elles remplissent leur travail tout aussi sinistre de transformation et de manipulation, nous imposant des schèmes comportementaux servant les intérêts didéologues et autres propagandistes. Plus que jamais, des mondes artificiels se créent dans nos esprits. Dans ces mondes artificiels, lardent désir artificiel pour des produits artificiels est suscité alors que les modes de vie artificiels détruisent le sens même de la vie. Des désirs artificiels sont créés au service dune économie qui ne peut survivre quen ruinant méthodiquement les fondements écologiques de la vie elle-même. Plus que jamais, nous usons de nos esprits pour gonfler nos esprits à un point tel que nous sommes perdus et isolés. Nest-ce pas là une grave erreur ? 24. La méditation utilitaire
Lavertissement en ce passage est assez clair. Se contenter de tranquilliser lesprit ne saurait suffire. On doit également changer nos habitudes. La méditation est souvent présentée de manière très utilitaire, comme partie intégrante dune chose qui lui est hostile. Par exemple, on peut la retrouver au sein dune formation pour cadres qui contredit tout ce quon pourrait associer avec lauthentique méditation. La méditation y serait présentée comme une façon daiguiser lesprit, de se gonfler à bloc afin dagir en fonction dambitions plus élevées encore, avec plus dagressivité, voire de manière impitoyable. Nul besoin dajouter que cette forme de méditation, ayant lego pour seul objectif, ne fait quaccroître la confusion de lesprit. 25. Fausses discriminations
Si nous acceptons que le monde soit fondamentalement dualiste, nous nous sentons confus. Car le monde nest pas dualiste. Cest notre esprit discriminant qui ne rend ainsi. Notre esprit transforme la réalité à laune de notre propre réalité virtuelle. Celle dernière « réalité » dans notre esprit est de nature très volatile, et nous fait entrer en action. Par exemple, voici un individu devant une forêt. Dans son esprit, la forêt devient source de profit. Ceci lamènera à exploiter la forêt et couper les arbres pour seules fins de profit. Et le voici devenu serviteur de sa propre idée de la forêt et non pas de la forêt telle quelle est en réalité. Dans notre esprit, nous transformons souvent la réalité de manière à ce quelle soit conforme à nos désirs, pour ensuite servir ces derniers et leurs concepts correspondants de réalité comme sils étaient bel et bien réels. En vérité, nous sommes plutôt au service dune illusion « une fleur dans le ciel ». Si lindividu en question, se trouvant devant la forêt, lâchait prise de ses désirs et se débarrassait de lidée de profit, il verrait la forêt telle quelle est vraiment. Aurait-il seulement osé la toucher ? on est en droit de se le demander. Trop souvent nous interprétons la réalité dune façon particulière. Labstraction de la société devient alors une force agissante qui nous pousse à laction. Les idéologies ne sont rien que des idées abstraites du bien et du mauvais dans la société, de ce à quoi la société devrait ressembler. Bien des gens ont tendance à tomber amoureux avec ces idéologies, à un point tel quils préfèrent prendre ces dernières pour la réalité. En ce vingtième siècle, nous avons de nos yeux vu avec quels résultats dévastateurs certaines gens ont tenté de changer le monde à laune de leurs propres idéologies. Dans un avenir lointain, les gens frémiront en faisant référence au Vingtième Siècle, lÈre Obscure de l'Ingénierie Sociale.
26. Unité parfaite
Vivant selon nos propres idées intérieures, nous fermons en fait nos yeux à la réalité. Voilà ce que sous-tend ce passage. La discrimination ne rend point la réalité plus claire ; elle a plutôt tendance à lembrouiller. Dès que nous usons de nos facultés intellectuelles à lexclusion de lesprit, nous entrons en fait dans un monde de notre propre invention.
Ces deux vers nous donnent la solution. Pour être en contact avec la réalité, nous devons garder notre esprit de discriminer. Cest seulement ainsi que nous nous concentrerons sur ce qui nous unit, plutôt que sur ce qui nous sépare.
Ces deux vers sont catégoriques. Réaliser que toute forme de vie provient de la même source est une expérience profondément spirituelle. Cela nous procure la capacité de voir la vie telle quelle est, et non pas comme une illusion de stabilité et de permanence.
Ces quatre vers décrivent lunité parfaite. Au moment où vous verrez chaque chose comme étant égale à lautre, vous verrez les choses telles quelles sont. Votre unité sera si complète que vous cesserez dêtre un sujet séparé des objets autour de vous. Il ny aura même plus de sujet ni dobjet. Toute mesure, toute comparaison cessera dêtre. Vous serez en union parfaite avec lunivers. 27. Nul repos
Je trouve ce passage difficile. Les deux premiers vers sont quand même assez faciles. Le texte nous dit en fait que lon ne trouve pas nécessairement le repos une fois que lactivité a cessé. On peut très bien être agité sans être actif. Layant déjà vécu, je puis le comprendre. Cest le saut produit par le texte aux deux vers suivants qui le rend encore plus difficile à saisir. Une explication possible : puisque lactivité et le repos (= deux) ne sopposent pas, aucune véritable unité de lesprit ne peut être atteinte. Peu importe à quel point lon tente de trouver la sérénité en notre esprit, ce dernier sera toujours en mouvement de façon subtile. Peu importe à quel point lon deviendrait inconscient de soi-même, il y aurait toujours un niveau dans lequel notre conscience, même si faiblarde, existerait. Même lorsquil semble être en parfait repos, notre esprit se meut toujours. Je peux le comprendre, puisque je nai jamais expérimenté moi-même la parfaite immobilité de lesprit. En fait, une fois la méditation terminée, jai souvent constaté que mes problèmes sétaient résolus. Cest ainsi que jétais en mesure de voir les choses clairement et dagir en conséquence. Nest-ce pas là une preuve manifeste de lactivité de mon esprit pendant la méditation ? Pour tout dire, je ne crois même pas quil soit essentiel pour lesprit datteindre limmobilité parfaite. La vacuité nest pas une forme déchappatoire à la vie. 28. Équanimité
Ce passage met lemphase à nouveau sur le fait quune vie de compassion ne recourt ni aux règles ni aux normes pour déterminer laction à poser. Ce passage, toutefois, nous offre un angle neuf. Pour la première fois, le terme équanimité est utilisé. Cest lun de mes mots préférés, tout comme Tahiti est lune de mes destinations favorites. Jadore Tahiti, car je la sais si belle et pourtant si lointaine à la fois que probablement jamais naurai-je la chance de my rendre. Voilà précisément ce que je ressens à propos de léquanimité. Je suis davis que cest un état magnifique, mais que je narriverai jamais à atteindre vraiment. Je dois lavouer. Jaime la vie. Jaime ma femme. Je ne puis mimaginer vivre sans elle. Perdre ma fille me serait insupportable, jen serais complètement démoli. Je viens subir la perte de lun de mes chiens, Lorna, un compagnon si doux, si fidèle. Partout où je vais, il nest pas un endroit qui me ramène son souvenir. Je le pleure intensément, peu importe mes convictions de non-attachement envers les choses. Jaime mon petit jardin et chaque plante qui lhabite. Je suis même attaché à mes vieilles pantoufles, espérant quelles dureront encore longtemps. Équanimité, dites-vous ? Impossible pour moi ! Ce passage, néanmoins, se réfère à léquanimité à un tout autre niveau. Il se rapporte au contrôle des émotions quand nous jugeons nos actions, quand nous nous jugeons nous-mêmes. On ne devrait pas trop sen faire au sujet de nos actions passées, ni dagoniser à propos de ces moments où nous navons pas atteint le succès. Cela ne veut pas dire que lon ne devrait pas tirer de leçons du passé. Mais on na pas à sy engoncer non plus. Si lon accepte le passé avec équanimité, on sera en mesure de laisser se dissiper nos actions et de continuer à vivre. Ne trouvez-vous pas ? Nest-il pas vrai que de laisser le passé se dissiper suffit à effacer les doutes et à permettre à la foi de se restituer ? Par bonheur, cette équanimité nest pas si difficile à apprendre et elle nous procure le courage nécessaire à aller de lavant, même lorsque nous avons perdu toute confiance en nous-mêmes. 29. Vif et vide
Ce passage décrit létat desprit parfait. Lesprit y est totalement concentré. Il reflète les phénomènes tels quils apparaissent. À aucun moment ne permet-il aux secondes précédentes de le distraire de ce quil fait maintenant. Il fonctionne littéralement au présent. Désobstrué, il est « vif et vide », détendu, ne se laissant pas évoquer le passé ni considérer lavenir. Il ne se satisfait que de refléter la réalité telle quelle lui apparaît à un instant particulier. On peut le comparer à un miroir. Dès que le moment est passé, ce moment sefface du miroir et voilà reflété le suivant. Cette tentative pour décrire lesprit « fonctionnant de manière naturelle » est à couper le souffle. Seul lesprit parfaitement détaché de ses propres concepts peut réaliser un tel exploit. La plupart dentre nous nallons en connaître que quelques bribes éparses. Comme il doit faire bon de vivre ainsi en permanence ! 30. Véritable identicité
Je me dois dexpliquer ici le terme « identicité ». Ce mot constitue en fait un effort désespéré pour traduire lintraduisible. Lidenticité dun être donné, cest sa véritable essence, ce quil est vraiment, sa vraie nature ; cest ce qui le rend unique et qui pourtant le relie au Tout. Vous voyez ? Il suffit que je maventure à décrire la signification de ce mot pour que je me sente désespéré moi-même. Cest en réalité un concept quon ne peut vraiment saisir quau niveau de lexpérience. Sortez et allez contempler les yeux dun chien emplis dinnocence, si différents et à la fois si semblables aux vôtres, et vous ressentirez son identicité. Regardez un chat se mouvoir ou dormir paresseusement sur le divan comme seuls les chats peuvent le faire, et vous ressentirez lidenticité du chat. Alors, que veut donc dire ce passage ? Il soutient quen ce monde où les êtres vivants possèdent leur véritable identicité, il nest « ni autre », « ni moi ». Sa signification devrait être assez claire. La vraie nature des êtres vivants réside par-delà leur caractère unique. Dès que nous entrons véritablement en contact avec dautres espèces, nous partageons en fait ce que nous avons en commun avec eux. La vérité est que chaque être doué de sensations fait partie dun même ensemble et que nous partageons tous la même identicité. Au niveau spirituel, il est un point commun partagé par tous les êtres vivants. Ressentir cette identicité au plus profond de soi constitue, selon moi, lessence même de léveil. Le passage se réfère au « non-deux » comme une description de cette unité véritable avec le tout. Il évite dutiliser le terme « un », puisque nous savons maintenant que cette condition ne nous est pas vraiment possible. 31. Une pensée pour dix mille ans
Ce passage démontre clairement que lunité spirituelle constitue la clé de la sagesse. Ce nest quune fois quon a atteint ce niveau de développement spirituel que lon est en mesure de se débarrasser soi-même de notre ignorance le fondement même de notre souffrance. Il est vain de percevoir cet état comme étant « hâtif », cest-à-dire temporel, et pourtant il nest pas « lent », cest-à-dire constant. On peut très bien inverser laffirmation et se dire quil est aussi temporel quéternel. Il est temporel, car rien ne dure, et il est éternel, car la seule chose qui demeurera toujours, cest le changement. « Dix mille ans » est une image employée en chinois pour désigner ce qui na pas de fin. La phrase Une pensée pour dix mille ans a donné lieu à bien des interprétations. Une explication serait que la phrase décrit lesprit devenu cristallin à un point tel quil arrive à se concentrer parfaitement. Une seule pensée dure pour toujours. Est-ce possible ? Non, car comme nous lavons souligné plus haut, lesprit est toujours en mouvement, ne serait-ce que de façon subtile, peu importe à quel point lon atteint limmobilité. Une seconde explication serait quil ny a pas desprit individuel, que notre esprit limité cesse dexister au moment où il se fond à lesprit supérieur, lesprit universel, la vacuité peu importe les termes dont on usera pour décrire lindescriptible. Un esprit qui ne se meut pas du tout nexiste pas. La troisième explication, je ne puis vous la donner. Personne ne le peut. Et cest, selon toute probabilité, la plus juste. Cette seule phrase a inspiré bien des hommes à travers les siècles et cest, légitimement, lune des plus célèbres phrases du chan ou du zen. Et pourtant, nest-elle pas dun vague aussi remarquable que terriblement attrayant ? Comme le Tao. Cest peut-être la raison pour laquelle il est si inspirant. Il est aussi illusoire que la sagesse elle-même, dont il constitue la parfaite description. Et pourtant jen ai lassurance il vous apparaîtra évident au moment où vous atteindrez létat dunité parfaite avec chaque chose. 32. Nulle part mais partout
Dès que lon fait un avec lunivers, il nest plus de distinctions. Dans le monde de lesprit, on se trouve nulle part et cependant partout. On voit le monde tel quil est dépourvu de frontières créées par lesprit. Seuls ceux qui lont vécu peuvent comprendre ceci. Nul savoir théorique ne saurait vous être utile ici. En fait, les paradoxes de ce passage désignent ce qui ne saurait sexprimer complètement de par le recours aux mots. 33. Union parfaite
Ce passage est de nature métaphysique et les deux premiers vers possèdent léquilibre dune équation mathématique. Il ny a pas de doute au sujet de ce quil veut nous montrer. En réalité, il ny a pas de différence entre la vacuité et lexistence. Elles sont identiques. Le monde de lesprit et le monde matériel sont identiques. Leur séparation nexiste que dans notre esprit. Si lexistence dans laquelle vous pénétrez nest point identique à lexistence, et que votre existence nest pas précisément la même que la vacuité, alors votre état desprit, quel quil soit, ne vaut pas la peine dêtre préservé. Les vers six et sept mettent de nouveau lemphase sur le caractère identique de chaque chose. Les deux derniers vers montrent que si vous atteignez ce niveau de développement spirituel, vos objectifs de vie deviendront dimportance secondaire. Atteindre vos objectifs ne sera plus votre source principale de motivation à entrer en action. Vous serez véritablement libre de vivre selon lesprit. 34. Confiance en lesprit
Et les quatre derniers vers associent les termes « confiance » et « esprit ». Ce passage nous dit que la confiance et lesprit ne sont quune seule et même chose. Il affirme que la non-dualité ne peut que satteindre par la « confiance en lesprit ». Cette affirmation nest-elle pas déroutante ? « Confiance en lesprit ? » Navons-nous pas fait tout notre possible pour nous débarrasser de lesprit afin datteindre la vacuité ? Et voici que lon nous demande davoir confiance en lesprit ! La confusion se dissipe lorsquon réalise que lesprit auquel on se rapporte ici nest point notre « faux esprit » fait dactivité mentale égocentrique, mais bien létat atteint dès que lon se débarrasse de cet esprit égocentrique et que lon pénètre la vacuité l« esprit universel ». Lesprit dont il est question ici est en fait la vacuité qui se trouve en vous et autour de vous, et dont nous ne faisons tous quun. Le troisième vers se fait clair. Lorsquon pénètre ce véritable esprit opposé au faux esprit dont on vient de se débarrasser, nous entrons en un domaine où « la voie est mots est avortée », une région qui ne saurait être comprise par le recours au langage. Cest un domaine où la raison nest pas admise et où même le temps a cessé dexister. Quand a-t-on réellement besoin de la confiance, de la foi ? Nous en avons besoin lorsque nos facultés intellectuelles échouent, lorsquil ny a plus moyen de décrire un phénomène. Pénétrer en ce domaine mystique enveloppé de mystère exige confiance en lesprit universel, en la vacuité. Sans confiance, sans foi, personne nosera pénétrer le mystère. Notre dernier pas vers léveil est un acte de foi de foi et de confiance en lesprit.
© Jos Slabbert 1999 Adresse postale : P.O. Box 4037, Vineta, Namibie Télécopieur : 09264 64 46 1014 Courriel : jos_slabbert@hotmail.com Ce passage ou des extraits de celui-ci peuvent être reproduits à des fins non lucratives. Lauteur tient à remercier et à exprimer sa gratitude envers toute personne qui aura observé en ce passage des échos de ce qui aurait pu être écrit, dit ou pensé par lui, ou là où les traductions du Tao Te Ching lui rappelleraient sa propre traduction. La traduction originelle anglaise retenue pour Le poème sur la confiance en lesprit est celle du maître Shen-Yen. Addendum APoème sur la confiance en lesprit
Addendum BPaternité littéraire du Poème sur la confiance en lespritSeng tsan, le troisième Patriarche qui séteignit en 606 après Jésus-Christ, est reconnu historiquement comme étant auteur du Poème sur la Confiance en lesprit. Toutefois, les érudits contemporains doutent de ce quil en soit le créateur. Niu Tou fa Jung, disciple de Tao Hsin, le quatrième Patriarche, a écrit un poème intitulé Chanson de lesprit. La similarité entre les poèmes a amené les érudits à spéculer sur le fait que le Poème sur la Confiance en lesprit aurait finalement été écrit après lère du sixième Patriarche, Hui Neng, comme une version améliorée, condensée de la Chanson de lesprit. La question de la paternité du texte importe bien peu, vu lincroyable influence de ce poème sur la pensée chinoise et japonaise dans le chan et le zen. |
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